• l'avènement de la modernité

    Aujourd'hui, je propose de revenir sur le concept de modernité et plus particulièrement sur les facteurs essentiels de cette modernisation des sociétés occidentales repérée dès le début du XVI siècle en Europe et qui a réellement pris son essor à partir du XVIII siècle, dit des Lumières.  Je propose ici la vision de deux des fondateurs de la sociologie moderne, à savoir Emile Durkheim et Max Weber, qui bien qu'ils s'opposent sur leurs conceptions méthodologiques de la sociologie,  se rejoignent sur certains points éminemment centraux d'explications des processus historiques, sociaux et idéologiques qui ont contribué à façonner nos sociétés modernes.

    Dans un prochain billet, je développerai la vision de Norbert Elias, sociologue d'origine allemande avant de m'intéresser à la réalité contemporaine de nos sociétés entrées dans ce qu'on appelle parfois une "seconde modernité".

     

                 les facteurs de la modernité


    Les sociologues relèvent différents facteurs explicatifs de l'apparition de l'individu moderne : nous nous intéresserons plus particulièrement aux facteurs mis en avant par Durkheim, Weber et Elias : la différenciation sociale pour Durkheim (facteur social), la rationalisation des activités humaines et leur spécialisation pour Weber (facteur social et moral), le processus de civilisation et l'autocontrôle des pulsions pour Elias (facteur politique et psychique).


    1.     Durkheim : différenciation sociale

    Pour Durkheim, la modernité est liée à la différenciation. En effet, les hommes commencent à se penser et se concevoir comme différents les uns des autres. Aux sociétés traditionnelles des semblables, il oppose les sociétés modernes différenciées. Cette différenciation, il la repère au cœur de la division sociale du travail, entre les différents statuts professionnels et rôles des individus au sein de l'entreprise. Si l'artisan ou l'agriculteur d'autrefois étaient présents durant tout le processus de production, de la conception à la réalisation, puis à la vente sur le marché, le prolétaire du XIX est un élément parmi d'autres d'une chaîne complexe de production. Il n'agit plus à tous les niveaux mais à un poste particulier. Ce faisant, cela développe le sentiment de son importance et donc de son individualité (mon poste n'est pas interchangeable). En outre, il n'est plus dépositaire de sa propre survie. Celle-ci dépend d'autres individus que lui : son patron, les producteurs agricoles, etc. L'individu moderne se ressent donc différent des autres. Ce principe de différenciation sociale est au cœur de l'analyse de la modernité chez Durkheim.

    Individualisation et différenciation sont donc complémentaires. C'est parce que j'existe en tant qu'individu singulier (et non plus seulement en tant qu'individu absorbé dans une communauté d'appartenance) que je me considère également différent. L'industrialisation, avec la division du travail, allant en renforçant ce sentiment. L'appropriation rendue possible à partir du XVIII, a également contribué à développer ce sentiment d'individualisation. J'existe par ce que je fais (activité productive) et ce que j'ai (possession personnelle, privée) et moins par ce que je suis (rapporté à l'identité communautaire).

    Néanmoins, nous dit Durkheim, pour que la société continue d'exister, pour que le social perdure, il faut néanmoins que l'individu ne se sente pas totalement différent, ni ne soit totalement isolé. Il faut donc qu'il existe des éléments de liaison entre les individus pour qu'ils se sentent appartenir à un même tout qui les dépasse et les oriente.

    Ainsi, dans l'entreprise, les individus, même s'ils effectuent des tâches différenciées, restent interdépendants les uns des autres. L'ouvrier est dépendant de son contremaître, lui-même dépendant de l'ingénieur, etc. les chaînes d'interdépendance sont nécessaires et indispensables pour que la chaîne de production fonctionne correctement et pour que l'individu ne soit pas laissé à lui-même. Or, ce qui vaut pour l'entreprise vaut également pour les autres institutions sociales, famille, école, religion, Nation.

    C'est comme cela que Durkheim en vient à développer son concept de solidarité organique qu'il définit comme une forme particulière de la division du travail : intégration par différence, où chaque individu par sa spécialisation, est considérée comme singulier, mais qui dépend d'autant plus du tout que le travail est divisé. L'individu est donc plus libre, mais il demeure néanmoins ancré dans un collectif qui le dépasse.

    Durkheim oppose cet état de la société à celui antérieur qu'il qualifie de solidarité mécanique, où l'intégration se fait par ressemblance. Où l'individu n'existe qu'en tant que membre indifférencié d'une communauté. Son individualité est conforme à la collectivité, au groupe dans lequel il vit, elle ne s'exprime donc pas en soi, mais par similitude à celle du groupe.

    La différenciation sociale est donc le concept fondamental d'explication de la condition de l'individu moderne. Max Weber le rejoint en partie sur ce point quand il affirme que la modernité repose sur l'impersonnalisation et la spécialisation des rapports sociaux.

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>2.     Weber et le processus de rationalisation 

    Chez Weber la modernité s'accompagne d'un mouvement global de rationalisation des activités et des actions humaines. Certes, comme Durkheim, il met l'accent sur les modifications sociales à travers le développement de formes de rapports sociaux plus objectifs, (c'est-à-dire plus rationnel, moins enclins à la suspicion) en lieu et place de rapports subjectifs plus affectifs, de proximité (et par conséquent moins institués). La loi supplante la tradition, la hiérarchie sociale le système inégalitaire des Ordres, les relations formelles et impersonnelles (institutions, système bureaucratique), les relations informelles et personnalisées. C'est ce que Weber appelle le passage d'une forme de socialisation communautaire à une forme de socialisation sociétaire, (qui rejoint la distinction faite par Durkheim entre solidarité mécanique et organique). Seulement pour Weber, ce passage n'est ni irréversible, ni définitif : au sein du modèle sociétaire, il continue d'exister des poches de socialisation communautaire (famille, les sectes, les groupes de pairs notamment).

    Mais il souligne aussi la modification dans les motivations des individus, conduit à agir dans le sens d'une rationalité instrumentale, servant un but précis, et non plus dans le sens d'une rationalité axiologique, servant une éthique particulière. Il relève quatre domaines esentiels dans lesquels cette forme d'action rationnelle s'est développée :

    -         la production, avec un capitalisme basé sur le profit, la rentabilité, le calcul et qui fait du travail une relation contractuelle.

    -         la loi qui remplace les traditions, qui se veut universelle et impersonnelle (exemple des règles sportives)

    -         l'administration qui se bureaucratise, avec secteur spécialisés et une hiérarchisation qui tend à dépersonnaliser les individus et les dossiers traités.

    -         L'éthique enfin, qui a développé des valeurs de travail et de devoirs aux dépens de celles plus subjectives de beauté et de bonheur.

     Pour lui, le personnage central qui symbolise ce passage d'une forme de société à une autre est l'entrepreneur protestant, plus particulièrement « l'entrepreneur calviniste puritain ».

    Le calvinisme, branche du protestantisme a pris naissance en Allemagne au XVIème siècle. Cette branche de la chrétienté considère le travail comme une valeur supérieure et  l'enrichissement personnel qui en résulte, non pas un enrichissement purement matériel, mais un enrichissement moral, qui assurera le salut de l'âme de l'individu. L'entrepreneur calviniste puritain est amené à investir son argent non pas dans le but de s'enrichir pour s'enrichir mais dans le but de satisfaire à une exigence morale qui le dépasse. Pour faire simple, il s'enrichit par conviction, à la différence des générations suivantes qui vont s'enrichir par intérêt personnel, nous dit Weber.

    Au travers du personnage du calviniste puritain, c'est l'évolution de l'action humaine que Weber retrace : agissant tout d'abord par conviction, selon une éthique individuelle, il va agir par la suite dans le sens de son seul intérêt matériel. La rationalisation des actions humaines a pour conséquence le désenchantement du monde, autrement dit l'effacement progressif de l'explication magique et religieuse des choses et des êtres.

    Si cette rationalisation a l'avantage de faire progresser l'homme vers plus de techniques, de connaissances, si elle permet une meilleure séparation des différentes sphères (économiques, sociales, politiques, religieuses, etc.) et en cela une différenciation accrue des individus, si elle permet également d'avoir un regard sur le monde tourné vers l'avenir (action rationnelle en finalité), et non plus tourné vers le passé et les traditions, elle porte cependant le risque de la perte du sens des actions humaines. Nous y reviendrons plus tard.

    prochain billet : le processus de civilisation selon N. Elias.


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  • Commentaires

    1
    Lundi 11 Février 2008 à 11:05
    exigence morale
    Moi aussi, c'est mon exigence morale qui me force à exploiter les pauvres... Pas facile de vivre avec une éthique si contraignante...
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