Accueil | Créer un blog | Blog Beauté | Blog Séries 247

homo sociologicus

La lutte des classes existe, et c'est la mienne qui est en train de la remporter. W. Buffet

Ecce homo

    Récemment agrégé de Sciences économiques et sociales, plus anciennement titulaire d'un DEA de Sociologie (aujourd'hui appelé Master de recherche), j'enseigne les sciences sociales en BTS auprès de futurs travailleurs sociaux et prépare au diplôme de Conseiller en ESF. j'interviens également en tant que formateur au CNAM de Bourges, ainsi qu'à l'Institut du Travail Social de Tours et plus ponctuellement à l'Université de Tours dans le cadre du DU Médiation et gestion des conflits.


   Ce petit blog sans prétention... a quand même celle de fournir quelques pistes de réflexion et d'analyse à propos de concepts et d'auteurs essentiellement sociologiques.


 


    J'apprécie tout particulièrement vos remarques et commentaires qui sont toujours une source de lecture et de réflexion stimulantes. Alors n'hésitez-pas!


 


 


 


    Pour me contacter : tmulteau@gmail.com


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

Mots clés

Radioblog

Loading

Archives

Février

DiLuMaMeJeVeSa
   1234
567891011
12131415161718
19202122232425
26272829   

Compteur

Depuis le 16-01-2007 :
265174 visiteurs
Depuis le début du mois :
2927 visiteurs
Billets :
111 billets

  • RSS
  • RSS
  • Podcast
  • atom 03

l'Etat : un objet impensable | 20 février 2012

 

 L'Etat est un objet sociologique difficile à saisir, parce qu'il est traversé de prénotions. C'est un objet impensable même car toute pensée sur l'Etat est une pensée d'Etat nous dit Bourdieu. L'Etat nous possède, il est incorporé dans nos manières d'agir et de penser. Il est :

« un principe de production, de représentation légitime du monde social. »

Quiconque veut réfléchir sur l'Etat applique à l'Etat une pensée d'Etat. Déjà, dans un texte de Raisons pratiques, l'auteur soulignait l'impensable d'un objet – il traitait alors de l'Ecole (mais l'Ecole, c'est l'Etat) – qui se donne les apparences du naturel.

« Du fait qu'elle est l'aboutissement d'un processus qui l'institue à la fois dans les structures sociales et dans des structures mentales adaptées à ces structures, l'institution instituée fait oublier qu'elle est issue d'une longue série d'actes d'institution et se présente avec toutes les apparences du naturel.1 » (p. 107)

Comment faire alors?

Il faut dépasser l'analyse substantialiste, qui pose l'Etat comme un invariant et l'analyse fonctionnaliste qui ne voit l'Etat qu'à partir de ce qu'il fait, ou ceux pour qui il le fait. Bourdieu cherche à comprendre ce qu'est l'Etat en tant qu'institution instituée, autrement dit comment l'Etat s'est constitué historiquement comme Etat, c'est-à-dire comme lieu de concentration et de monopolisation de l'ensemble des ressources de sens sur le monde social (des règles calendaires, au code de la route, en passant par la levée d'impôt, etc.)

pour cela, l'auteur se livre à une véritable socio-génèse, ou sociologie génétique de l'Etat, afin de mettre à jour les principes qui ont contribué à la constitution de l'Etat. Faire une sociologie génétique permet de repérer comment ce qui va de soi aujourd'hui, et donc qui à ce titre n'est jamais interrogé, puisque accepté comme allant de soi, s'est constitué historiquement comme allant de soi. Qu'est ce qui a présidé à l'instauration du calendrier grégorien, à la définition des titres scolaires reconnus, au code de la route, etc ?

Dévoilant les illusions de la " pensée d'Etat ", vouée à entretenir la croyance en un principe de gouvernement orienté vers le bien commun, Pierre Bourdieu montre que cette " fiction collective " aux effets bien réels est à la fois le produit, l'enjeu et l'espace ultimes de toutes les luttes d'intérêts.

 

Pour une sociologie génétique de l'Etat : aspects méthodologiques

Pour Bourdieu, seule la recherche génétique peut permettre de saisir l'Etat comme invention historique, comme « artefact historique » et que les individus sont eux-mêmes des produits d'Etat, des inventions d'Etat, à l'instar de leurs esprits. Nos manières de penser et d'agir, notre structure mentale, notre subjectivité sont des inventions d'Etat. Ainsi, arriver à saisir l'Etat dans ce qu'il est, dans son essence et pas seulement dans ses fonctions (théories classiques), impose de découvrir la genèse des phénomènes étatiques, de remonter à l'origine étatique de nos manières de penser, au fondement des évidences.

Bourdieu souligne également le paradoxe sur lequel se constitue le monde social, paradoxe souvent négligé par les sociologues qui sont amenés à étudier les faits sociaux sous le paradigme de l'actionalité rationnelle ou du fonctionnalisme. Il précise que :

« on peut découvrir un ordre immanent sans être obligé de faire l'hypothèse que cet ordre est le produit d'un intention consciente des individus, ou d'une fonction transcendante aux individus, inscrite dans les collectifs ». (p. 157-158)

Si les agents sociaux sont bien agissants, s'ils sont actifs, c'est d'abord l'histoire qui agit à travers eux, histoire qu'ils portent et actualisent dans leurs actes en fonction des expériences singulières qui viennent s'y déposer. Ils sont donc à la fois produits de l'histoire et producteurs d'histoire. Pour Bourdieu, il n'y a donc pas d'opposition antithétique qui tienne entre structure et individu, car comme il le souligne :

« la structure est dans l'individu aussi bien que dans l'objectivité » (p. 159).

L'institution étatique, souligne Bourdieu est une institution efficace lorsqu'elle réussit à s'imposer sans s'imposer, comme allant de soi. Ainsi, l'institution existe deux fois :

« elle existe dans l'objectivité des règlements et dans la subjectivité de structures mentales accordées à ces règlements » (p. 185)

Et ce faisant, elle disparaît comme institution. Autrement dit, le fondement des choses qui nous apparaissent comme les plus fondamentales, les plus déterminantes est sans doute dans les structures mentales, dans les formes symboliques, et pas dans les formes matérielles de l'infrastructure. Or, seule une sociologie génétique peut permettre de mettre à jour « l'arbitraire des commencements ».

Mais qu'est-ce que l'Etat précisément?

 

Dépasser la vision fonctionnaliste classique de l'Etat

Bourdieu va s'employer à élaborer, construire et peaufiner sa définition au fur et à mesure de l'avancée de son cours. Il commence par s'appuyer sur les deux approches antagonistes de l'Etat pour mieux les réfuter, en montrant leurs limites.

L'approche classique initiée par la philosophie politique (Hobbes, Locke) fait de l'Etat un lieu neutre, un espace de désintéressement, au service du bien commun. Autrement dit, l'Etat serait le lieu du consensus sur le sens du monde social. Sorte de point de vue au-dessus des points de vue particulier, sans point de vue lui-même. L'Etat se constitue comme un quasi-Dieu transcendant, disposant d'une méta-vision sur le monde.

Bourdieu récuse cette vision angélique de l'Etat, qui reflète un fonctionnalisme bienveillant, désintéressé. L'Etat, somme d'agents particuliers, ne peut pas être un simple lieu de neutralité. Son point de vue sur le monde social, reconnu comme point de vue des points de vue (donc officiel) est le produit d'intérêts, de conflits, de luttes initiales qui n'apparaissent plus aujourd'hui, car semblant aller de soi. Mais le point de vue de l'Etat est un allant-de-soi qui n'a rien de désintéressé initialement.

Ensuite, l'approche marxiste, qui pour simplifier est antinomique de l'approche classique, voit dans l'Etat un instrument de domination, autrement dit un instrument au service de l'intérêt des dominants. Ainsi, souligne Bourdieu, dans l'approche marxiste, l'Etat est défini :

« par ce qu'il fait et par les gens pour lesquels il fait ce qu'il fait » (p. 17).

Cette vision est réductrice, dans le sens où elle ne s'occupe que des fonctions de l'Etat sans se soucier de sa genèse, ni de son mécanisme de production. Comment se fait-il que l'Etat serve les intérêts des dominants. Quels principes ont guidé à sa constitution comme instrument d'utilité bourgeoise? L'approche marxiste inverse l'approche désintéressée de l'État neutre, sans apporter d'éclairage sur ce qu'est vraiment l'État. Elle substitue simplement à l'État lieu du consensus un État diabolique, au service d'une classe sociale.

Ces deux approches se situent dans une vision fonctionnaliste de l'État, posant la question de son utilité, avant même celle de sa production. Or, la fonction n'est pas première, mais résulte d'une constitution initiale. Certes, l'État est bien le principe de l'ordre social, qui dit la vision du monde social telle qu'elle doit être dite. Il légitime une certaine vision du monde reconnue comme légitime par tous. Ce faisant, il est bien un lieu de consensus. Mais ce qui intéresse Bourdieu, c'est de montrer comment ce consensus s'est constitué, comment la vision de l'État est devenue vision légitime.

Autrement dit, qu'est-ce qui a permis qu'une vision particulière se transforme en vision universelle et en se transformant en vision universelle se légitime comme une vision universelle?

cela fera l'objet d'un prochain billet...

 

1. P. Bourdieu, Raisons pratiques, Paris, Essais, Seuil, 1996.

Publié par deusexmachina à 17:04:40 dans cours BTS ESF | Commentaires (0) |

Nos valeurs sont elles universelles? | 12 février 2012

La récente polémique autour des propos du Ministre de l'Intérieur sur la hiérarchie des civilisations, au-delà des relents nauséeux qu'elle suscite, peut être le point de départ d'une réflexion autour des valeurs fondamentales que porte la France. Il est d'usage de faire de la France le lieu de genèse de valeurs universelles, telles que l'égalité ou la liberté.

Mais ces valeurs aussi universelles qu'elles paraissent, sont en réalité le produit d'une histoire sociale particulière, histoire sociale qui a conduit à la Révolution démocratique bourgeoise et qui jusqu'à preuve du contraire ne s'est produite nulle part ailleurs dans le monde (selon cette configuration). Le système aristocratique tombé en désuétude, se maintenait encore par sa charge symbolique plus que par sa force économique et financière, apanage de la bourgeoisie. L'exemption de l'impôt, la mainmise sur les sols et le droit de censure entravaient la liberté de commerce, assommaient les paysans et limiter la mobilité sociale. Par une situation exceptionnelle dans l'histoire des sociétés humaines, les intérêts bourgeois rejoignaient les intérêts prolétaires et paysans. Les bourgeois demandaient l'égalité, certes, mais désiraient surtout la liberté (d'entreprendre, de commercer, d'accumuler) : liberté politique, mais plus encore la liberté économique, celle de l'entreprise et du profit, comme Soboul1 l'a souligné. De leur côté, les paysans voulaient la liberté, mais désiraient surtout l'égalité. Libres depuis longtemps à la fin du XVIII, le système de servage ayant été quasiment partout abrogé, ils vivaient encore sous le joug des rapports féodaux de production. « La féodalité était demeurée la plus grande de toutes nos institutions civiles en cessant d'être une institution politique. Ainsi réduite, elle excitait bien plus de haines encore, et c'est avec vérité qu'on peut dire qu'en détruisant une partie des institutions du moyen âge on avait rendu cent fois plus odieux ce qu'on en laissait » observait Tocqueville2. Si bien qu'à la veille de la révolution, la communauté rurale est unie face à l'exploitation féodale

La conjugaison de ces intérêts particuliers, structurels à la société française du XVIII n'auraient pu cependant conduire à la Révolution sans l'association d'une conjoncture socio-économique singulière, celle d'une crise de sous-production tout d'abord, causée par plusieurs années d'intempéries météorologiques (à une époque où l'économie à dominante agricole était fortement dépendante des rigueurs météorologiques) conjuguée à une forte poussée démographique, contribuant à l'inflation des prix, notamment sur les produits alimentaires (à la veille de la révolution, le prix du pain absorbe près de 60% du revenu populaire) ; celle d'une crise financière et politique d'autre part, d'un Etat fortement endetté.

Ainsi, la liberté et l'égalité, ces valeurs structurantes de nos sociétés démocratiques, ne se sont pas créées ex nihilo, mais furent le produit de luttes sociales violentes et historiquement datées. Les historiens me pardonneront ce résumé succinct, et sans doute réducteur, mais le but de mon propos est ailleurs.

Admis l'idée que ces valeurs qui nous unissent résultent d'une construction socio-historique particulière, dont la genèse est connue, comment se fait-il que celles-ci aient pu prendre un caractère universel ? Autrement dit, comment le particulier s'est constitué en universel? Et partant de là, cet universel qui va de soi, justement parce qu'il se revendique de l'universel, est-il si universel que cela ?

Bourdieu3 a montré à quel point la pensée commune, ce qu'il nomme la doxa, cette croyance crue par tous sans acte de foi, car incorporée comme un allant de soi, structure nos modes de pensée et nous empêche de poser les bonnes questions. La doxa fonctionne comme un principe de censure invisible et indolore, elle est une réponse à une question qui ne se pose pas, qui semble ne s'être jamais posée.

Or, la question des valeurs est une de ces questions qui ne se pose pas : elle a la force de l'évidence pour elle. En effet, poser nos valeurs comme des valeurs universelles, c'est immédiatement les poser comme indépassables, comme relevant d'un essence profondément naturelle, donc non construites, vers lesquelles l'humanité tend naturellement à mesure de son développement et de l'exercice de la rationalité.

Faire des valeurs comme l'égalité homme-femme, la liberté individuelle, la démocratie, la rationalité, etc. des valeurs universelles revient dans le même temps à dire que toutes les autres sont des valeurs particulières, des idiotes éthiques, qui, de fait, servant des intérêts particuliers, ne sont pas dignes d'être considérées comme universelles. Consacrer l'universel c'est réfuter dans le même temps le particulier, c'est légitimer en l'officialisant par la parole d'Etat ce qui unit les hommes et en même temps, sanctionner et rejeter ce qui les désunit, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas de l'universel.

Faire de l'égalité une valeur universelle revient à masquer les enjeux et les conflits d'intérêts génétiques qui ont contribué à constituer l'égalité comme principe d'universalité. Que l'on se remémore simplement les luttes (parfois violentes) pour l'obtention d'un droit à disposer d'un compte personnel pour les femmes, ou de celui encore plus conflictuel (et non définitivement acquis) à disposer de leur corps. Ces luttes pour l'égalité sont des luttes modernes, dont il est aisé de repérer la genèse. Ainsi, ce qui aujourd'hui semble être une évidence, une chose qui va de soi, est le produit d'une histoire faite de luttes, d'intérêts sociaux antagonistes, de conflits particuliers, qui finissent par faire l'objet d'un consensus social, c'est-à-dire d'un accord implicite sur le sens du monde social. Autrement dit, cette égalité revendiquée comme une valeur universelle, propre à la civilisation occidentale, n'est devenue universelle qu'à partir du moment où elle est devenue valeur d'Etat, valeur officielle bénéficiant de la légitimité d'Etat. Par Etat, il faut entendre le lieu de monopolisation de la domination symbolique, exerçant une forme de coercition inconsciente sur ce qui est bon à penser et sur ce qui va de soi.

Il y a aujourd'hui unité de conscience sur l'égalité homme/femme ; cette unité de conscience est devenue une vérité officialisée, et en s'officialisant, elle a acquis le statut de vérité universelle, puisque l'Etat se constitue comme lieu de monopolisation et d'universalisation d'intérêts particuliers.

 

Cela revient à dire que les valeurs qui nous unissent sont des constructions socio-historiques, initialement produits de conflits d'intérêts particuliers, dont l'un s'est imposé sur les autres, et qui, en s'imposant, à réussi à obtenir le monopole de ses revendications. Par suite, ce monopole est devenu une vérité qui a la force de l'évidence, une vérité constituée et légitimée, une doxa jamais interrogée, car incorporée comme vérité universelle, au-delà des intérêts particuliers. C'est une sorte d'éthique méta-éthique, un point de vue à partir desquels se construisent tous les autres points de vue, et en cela, le point de vue sans point de vue, objectivement neutre, vrai, infalsifiable, le point de vue doxique, incorporé dans nos manières mêmes de penser le monde qui ont conduit un certain Ministre à penser que certaines civilisations (gageons qu'il voulait dire valeurs) sont préférables à d'autres, parce qu'elles pensent l'universel et agissent dans le sens de l'universel.

 

Cette vision doxique est en réalité le produit d'un européanocentrisme, ou d'un occidentalo-centrisme incorporé, nous laissant croire que ce que nous croyons est cru par tous, ou si ce n'est pas encore le cas, devrait l'être par tous. Autrement dit, les valeurs universelles que nous portons ne sont que des croyances qui fonctionnent parce que nous avons été conditionné à y croire, par effacement des genèses qui ont conduit à l'instauration de ces croyance. L'universalité des valeurs est une fiction sociale, un contrat fiduciaire implicite particulier aux sociétés occidentales, qui n'a d'universel que ce que le discours sur l'universel a de performatif : faire exister ce qui n'est qu'illusion.

 

1. O. Soboul, La Révolution française, Paris, Puf, Quadrige, 2010 (1965).

2. A. de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, Paris, Gallimard, 2009 (1856), p. 97.

3. cf. P. Bourdieu, Sur l'Etat. Cours au Collège de France 1989-1992, Paris, Seuil, Raisons d'agir, 2011.

Publié par deusexmachina à 14:13:37 dans politikom | Commentaires (1) |

Philosophie économique et encastrement culturel : l'exemple de la loi TEPA | 15 novembre 2011

La réforme fiscale entreprise par le gouvernement au début du quinquennat, plus connue sous le nom de loi TEPA1 repose sur une philosophie économique simple, comme d'une manière générale toute politique économique qui vise à réduire le poids des prélèvements fiscaux : réduire la fiscalité, c'est redonner : 1) du pouvoir d'achat aux ménages (essentiellement les classes moyennes et populaires, plus consommatrices que les classes favorisées, en valeur relative). Ce pouvoir d'achat, en améliorant les capacités de consommation des ménages doit être favorables à la croissance économique, en sollicitant une augmentation de la production ; 2) une capacité d'épargne plus importante aux ménages aisés, afin que cet excédent soit reversé par les épargnants aisés dans des investissements productifs. Autrement dit, en prélevant moins sur les revenus, l'Etat souhaite encourager l'initiative privée, à condition bien sûr que celle-ci soit productive, c'est-à-dire créatrice de richesse ; 3) enfin, c'est réduire les charges sociales qui pèsent sur les entreprises, afin de les inciter à favoriser l'emploi pour que les salariés gagnent davantage, et donc récupèrent du pouvoir d'achat (on retrouve le point 1).

La philosophie économique qui accompagne ce plan repose donc sur une idée simple et apparemment cohérente : en diminuant le poids de la fiscalité, l'Etat réduit volontairement ses recettes au profit des ménages et des entreprises, autrement dit de la consommation, de l'emploi et de l'investissement privé. Pourquoi l'Etat agit-il ainsi?

Pour les ménages, l'amélioration du pouvoir d'achat entraîne de facto une augmentation des recettes fiscales, sous la forme de la TVA. En effet, plus le pouvoir d'achat croît, plus les ménages consomment, et donc plus l'Etat récupère de TVA.

Pour les entreprise, l'antienne est connue et elle n'est pas nouvelle : baisser les charges sociales contribue à baisser le coût du travail et in fine permet aux entreprises soit d'embaucher davantage, soit de faire travailler davantage ses salariés (c'est ce second objectif qui a été retenu), si on fait table rase bien sûr des effets d'aubaine que peut provoquer une telle mesure (sur laquelle nous reviendrons plus loin).

Enfin, il est de coutume de penser que l'investissement privé est plus réactif, plus dynamique et trouve de meilleurs opportunités de placements productifs sur le marché que l'Etat. Ce faisant, il contribue à la croissance économique en investissant dans les PME d'avenir, dans les entreprises prometteuses, et à terme l'Etat récupèrera, via la croissance à venir, de nouvelles recettes.

Sur un marché libre et concurrentiel, l'investissement privé, par nature plus risqué, sait mieux saisir les opportunités qu'un investissement public. Rendre à l'individu sa capacité d'initiative, afin qu'en travaillant à son bonheur personnel (c'est-à-dire en terme économique son enrichissement personnel), il travaille au bonheur collectif ( à la croissance économique), tel est la finalité que conduit cette philosophie économique. Vieille antienne libérale, inaugurée par le père de l'économie politique moderne, Adam Smith.

 

Pourtant, à bien y regarder, si la philosophie qui a guidé ce projet est en soi recevable, sa matérialisation pratique laisse à désirer. En effet, loin d'avoir favorisé la croissance économique, la loi TEPA a surtout eu pour conséquences de creuser davantage les déficits publics2 sans apporter d' embellie en terme de production ni d'emplois. Certes, la crise financière et économique est passée par là entre temps. Mais même sans cela, ce plan inaugurait une récolte bien maigre.

En effet, si on reprend les deux leitmotiv originels de ce plan de réduction de la fiscalité, à savoir améliorer le pouvoir d'achat (un peu), favoriser l'investissement privé et l'emploi (surtout), aucun de deux n'a correctement opéré. Pourquoi?

 

  1. l'amélioration du pouvoir d'achat, en favorisant la consommation des ménages, ne favorise pas nécessairement la production nationale. Une grande part des revenus sert la production étrangère, par la consommation de biens importés (vêtements, Hi-fi, etc.). Mais passons vite sur cet aspect, car s'il est souvent mis en avant par le gouvernement pour souligner l'impact positif de sa mesure (rendre du pouvoir d'achat aux français), il n'est pas l'objectif essentiel visé par cette loi. En outre, selon le rapporteur du budget UMP à l'Assemblée nationale, G. Carrez le « paquet fiscal » (autre nom de la loi TEPA) pourrait accroître le déficit commercial de la France, en augmentant les importations justement au détriment des exportations.

  2. l'augmentation de l'épargne privée de son côté, doit « normalement » favoriser l'investissement. Le problème, c'est que l'épargne étant privée, les choix de placements le sont aussi, et à ce titre, rien ne nous oblige à croire que cette épargne trouvera à s'investir dans des opérations productives (financement de firmes, investissement dans des start-up, etc.). Certes, la prise de risque fait partie de la palette de l'investisseur ; mais sa prise de risque est de plus en plus mesurée. Et c'est sans doute sur ce point que l'analyse du gouvernement est faussée.

  3.  Enfin, relancer l'emploi en défiscalisant les heures supplémentaires devaient permettre aux entreprises de favoriser leur recours en ôtant les charges sociales associées à ces heures. Mais au total, « l’impact sur l’emploi et l’ensemble des revenus d’un allègement des prélèvements obligatoires sur les heures supplémentaires est incertain lorsque son financement est pris en compte. Mais là n’est pas l’essentiel : un inconvénient majeur de ce type de mesure est qu’il risque de favoriser des comportements "opportunistes". Ainsi, un employeur et son salarié peuvent conjointement gagner à abaisser (ou à ne pas augmenter) le taux de salaire des heures normales et à déclarer fictivement des heures supplémentaires (ce qui est très difficilement contrôlable) afin de bénéficier des avantages fiscaux3 .» En clair, son efficacité est loin d'être assurée. En effet, les données tendent à démontrer que la défiscalisation des heures supplémentaires à surtout contribuer à favoriser des comportements opportunistes de la part des entreprises ; car si le nombre d'heures supplémentaires a bien augmenté (25%), le nombre d'heures totales travaillées est quant à lui resté stable : dit de manière plus ironique, « il n'y a pas eu d'heures supplémentaires supplémentaires ».

La philosophie économique sur laquelle reposait ce plan était d'essence libérale, privilégiant l'offre (du côté des entreprises et des épargnants) mais avait pour direction le capitalisme productif et pour moteur le goût du risque. Or, c'était oublier une chose : le capitalisme se financiarise et l'investissement sert de moins en moins des objectifs de production d'une part (mais cela vaut à l'échelle internationale), mais surtout ce qui fait la spécificité de la France par rapport aux pays anglo-saxons (de tradition protestante), c'est que le goût du risque y est moins élevé chez nous.

 

L'épargne privée est moins réinvestie en France qu'aux Etats-Unis par exemple. Rendre aux ménages aisés une part croissante de leurs revenus ne présage pas que ceux-ci seront réinvestis opportunément dans le circuit économique. Cette épargne a tendance à se transformer en rente et bénéficier à son heureux propriétaire exclusivement, renforçant un peu plus son épargne et donc sa richesse, tout en affaiblissant celle de l'Etat.

Ainsi, le modèle économique éprouvé, à la philosophie libérale, n'est pas un modèle universaliste en l'état, mais doit être pensé et adapté aux situations historiques, sociales et culturelles d'un territoire. En d'autres termes, il s'agit ici de re-situer un modèle dans un contexte culturel déterminé. Tout modèle économique n'est viable qu'à la condition d'un encastrement culturel4 et social.

Encore une fois, l'économie n'est pas une science naturelle, qui agirait selon un mécanisme universel vertueux, mais est partie prenante de la société dans laquelle elle s'insère. L'économie est une branche des sciences sociales, ce qu'elle a parfois tendance à oublier.

 

1. loi du 21 août 2007 en faveur du Travail, de l'Emploi et du Pouvoir d'Achat)

2. Selon un rapport transmis par Bercy aux députés le 17 mars 2009, la loi Tepa aurait coûté 7,7 milliards d'euros à l'Etat en 2008, qui se décomposeraient pour les trois postes essentiels comme suit : 4,3 milliards pour les mesures concernant les heures supplémentaires, 2 milliards pour les droits de mutation à titre gratuit et 460 millions pour le bouclier fiscal.

3. Rapport du CAE, « Temps de travail, revenu et emploi », CAE, mars 2007, p. 125.

4. Sur les théories de l'encastrement social de l'économie, l'ouvrage de référence reste celui de M. Granovetter, Sociologie économique, Seuil, Paris, 2008, un des pionniers de la sociologie économique.

Publié par deusexmachina à 16:09:13 dans homo economicus | Commentaires (1) |

la révolution copernicienne et l'émancipation de l'économie : les bases du mercantilisme | 19 juillet 2011

Après la page scolastique, qui s'étend sur près de quatre siècles, non sans heurts et scissions, l'Eglise va progressivement perdre de sa superbe. Les crises du XIV et du XV (famines, guerres, maladies, récession économique), vont affaiblir une grande partie de l'Europe. Mais parallèlement, les caisses des Princes grossissent. Après la modération consacrée par l'Eglise dans les affaires d'argent, les conquêtes et la route de l'Orient (ouverte par les Croisades) vont profiter à l'enrichissement des royaumes. Les Princes deviennent puissants, ils se renforcent et s'émancipent du diktat de l'Eglise catholique. Progressivement, entre le XV et le XVIII, le pouvoir du Prince va se substituer au pouvoir de l'Eglise et au système féodal. C'est aussi la période qui va voir émerger l'idée de Nation. 

Sur le plan intellectuel, l'émancipation de la foi se fait difficilement. L'Eglise continue d'imposer la pensée des anciens grecs, tandis que de nouvelles découvertes mettent à mal les textes des anciens, et en cela la parole de l'Eglise. Mais comme souvent dans l'Histoire, l'autoritarisme est aussi une marque de faiblesse qui tente de sauver ce qui est déjà en perdition. L'Inquisition, le bûcher, la « chasse aux sorcières » masquent en réalité la lente déréliction de la domination de l'Eglise.

Tous les géants sur laquelle la pensée médiévale (scolastique) et le dogme catholique reposaient chutent de leur piédestal. C'est une véritable révolution presque ontologique qui se produit au XV en Europe, en tout cas un véritable bouleversement de la représentation du monde et de la place des hommes dans ce monde avec le passage du géocentrisme à l'héliocentrisme entre autres. Bien évidemment, l'Eglise refusera toutes ces nouvelles idées, avec force et autorité, usant des méthodes précédemment exposées.

Mais les observations de la nature et les analyses empiriques se développent (Kepler, Neper, Brahé, Galilée, de Vinci, etc.) contribuant à renouveler la connaissance du monde. Ainsi, les principes aristotéliciens vont être remis en cause (Rabelais, Montaigne) ; la médecine de Galien se verra discréditée avec l'observation méticuleuse des corps. Notamment, le savant W. harvey (1578-1657) qui met à jour le principe de la germination du vivant et celui de la circulation sanguine, faisant du coeur une pompe à sang et pas uniquement le lieu de l'âme comme Galien l'affirmait. Cette découverte du principe dynamique de la circulation sanguine connaîtra un riche succès quelques années plus tard en économie avec le Tableau économique de Quesnay (mais nous verrons cela plus loin). De la même manière l'Almageste de Ptolémée est remis en cause par l'observation précise du Ciel par N. Copernic (1473-1543).

Le monde devient accessible à la connaissance rationnelle et une conception horlogère du monde se met en place petit à petit avec les travaux des astronomes.

 

Quant à l'économie de son côté, forte de ces avancées de la Raison et de la sécularisation du savoir, elle va progressivement se constituer comme une discipline autonome, laïcisée, débarrassée de toute prescription théologique. Ce sera les grands débuts de ce qu'on nommera par la suite le mercantilisme, même si l'ensemble des principes économiques à cette époque ne peuvent pas être véritablement encore rassemblés autour d'une Ecole de pensée.

La pensée des mercantilistes repose sur quelques grands principes. La richesse d'un royaume dépend de la puissance de son Prince, lui-même tributaire de sa capacité à lever, armer et rétribuer ses armées. La richesse se mesure alors par l'accumulation de matières précieuses. Moyen de la puissance du Royaume, l'or et les métaux précieux sont alors recherchés.

Concrètement, le mercantilisme repose donc sur une analyse où se rejoignent plusieurs idées :

  • le chrysohédonisme (ou le bonheur dans l'accumulation de l'or) qui place la recherche et l'accumulation de la monnaie comme source de puissance de l'Etat, et donc constitue à ce titre la richesse de ce dernier ;

  • le nationalisme, reposant sur l'idée exprimée par Montaigne que « nul ne gagne qu'un autre ne perde » (ou ce qu'on appelle aujourd'hui de manière moins poétique un jeu à somme nulle). Ce qu'une Nation gagne, elle le fait au détriment de ses voisines. En l'occurrence, cette idée était tout à fait valable lorsque la richesse était calculée à partir d'une quantité finie de stock d'or. La possession d'une Nation en privait mécaniquement l'autre.

    Pour parvenir à augmenter son stock d'or, il convient alors de développer son industrie locale afin d'exporter ses marchandises (entrée de devises) et réduire au maximum les importations (sortie de devises). On dirait aujourd'hui entretenir un solde positif de la balance commercial (ce qui est loin d'être le cas pour la France aujourd'hui!)

  • ainsi, la pensée mercantiliste est une forme de pensée protectionniste avant l'heure (et qui sera fortement critiquée par les classiques, favorables au contraire au libre-échange, considérant alors que « tous ont à y gagner », que c'est un jeu à somme positive)

  • en outre, le mercantilisme est aussi étatique ; il prône la mise en place de subventions aux exportations, le développement de grandes manufactures d'Etat (le colbertisme en France), une politique populationniste, accroissant la quantité de main d'œuvre disponible. À l'inverse, l'Etat devra taxer les importations, sauf en matières premières, nécessaires à l'industrie et l'artisanat.

 

Néanmoins, derrière ces grandes lignes de pensée, le mercantilisme ne constitue pas une école en soi et nous verrons dans notre prochain billet les différentes approches mercantilistes que l'Europe a connu, entre l'Espagne, la France et l'Angleterre.

Publié par deusexmachina à 13:13:19 dans homo economicus | Commentaires (1) |

La pensée économique des scolastiques (XI-XIII) | 18 juillet 2011

A partir du XI siècle, l'Europe connaît une croissance importante. L'amélioration des techniques agricoles (assolement triennal et défrichement) permet d'accroître la production alimentaire. Dans le même temps, les relations avec l'Orient se développe (parallèlement aux Croisades qui ont ouvert des voies commerciales) et le commerce du textile de de la production artisanale s'accroît. Cette croissance est à la fois cause et conséquence du développement démographique rapide de l'Europe à cette époque. Entre le XI et la fin du XIII siècle, la population européenne passe ainsi de 40 à 70 millions. Des villes émergent qui concentrent les activités économiques, bancaires et commerciales. Elles vont devenir de vrais carrefours d'échange économique (et social) provenant du monde entier : Gand, Bruges, Gènes, Florence.

Cette période de croissance (initiée également par la relative paix qui régnera sur l'Europe durant près de trois siècles avec la domination incontestée de l'Eglise) est considérée par l'historien Georges Duby comme une révolution agricole médiévale1, associée à « une poussée urbaine incontestable » selon P. Bairoch2 A ce titre, il propose de parler de révolution économique médiévale pour la période s'étalant de 1000 à 1350 environ3. Mais cette période faste prendra fin au XIV, avec le retour des guerres, de la famine (raisons climatiques) et de la maladie (la peste noire décimera environ 40% de la population européenne entre 1357 et 1362!).

 Si le nouveau millénaire s'ouvre par un retour de la croissance en Europe, il marque aussi le retour progressif de la pensée grecque au coeur de l'histoire médiévale. Les intellectuels vont se réapproprier les textes d'Aristote essentiellement (mais aussi de Galien et d'Hippocrate pour l'étude de la médecine) et tenter de les faire concilier avec le dogme catholique.

C'est la scolastique, à savoir le temps consacré à l'étude, et plus précisément en ce début de XI à l'étude du dogme catholique auréolé de la diffusion par les Arabes des écrits d'Aristote.

 Si on devait rapidement définir la scolastique, on pourrait la considérer comme une école de pensée visant à concilier la théologie avec la philosophie d'Aristote., avec pour but d'unifier le principe de la foi à celui de la raison.

Le représentant sans doute le plus illustre de cette école est Thomas d'Aquin (1225-1274) qui réussira l'exercice incroyable de concilier les écrits d'Aristote au dogme chrétien. C'est vraiment à partir du XIII siècle que l'Eglise adoptera définitivement les principes aristotéliciens d'explication du monde et le principe ptoléméen du Cosmos. Désormais, ils feront autorité et ne pourront plus être remis en cause.

Comment Thomas d'Aquin arrive t-il à concilier foi et raison, dogme catholique et pensée grecque?

Il constate effectivement qu'a priori, la pensée d'Aristote a raison d'être contestée. Mais à l'examen attentif de l'oeuvre, il faut considérer a posteriori qu' Aristote, sans le reconnaître, pose nécessairement le principe du Dieu unique. Comment?

  • le mouvement, principe aristotélicien essentiel, exige un moteur initial nous dit Thomas d'Aquin ;

  • le logique causale qui prévaut dans l'explication des phénomènes nécessite inévitablement une causalité première (causa prima).

  • De même, les différences de degrés dans la perfection des choses et des oeuvres humaines ne peuvent s'apprécier qu'à la mesure d'un étalon absolument parfait ;

  • la finalité (principe finaliste d'Aristote) qui guide les choses dans l'ordre de l'immanence, appelle cependant à une fin des fins conforme au dogme chrétien ;

  • enfin, le couple substance/forme cher à Aristote permet d'expliquer la dualité de la nature humaine entre corps et âme (esprit).

 

Ainsi, avec la redécouverte d'Aristote et des auteurs grecs, leur diffusion et leur conformité au dogme catholique, l'Eglise va se ranger derrière ces illustres auteurs. Il ne sera plus nécessaire d'aller éprouver ces idées au contact du monde, ni passer par l'observation des choses : il suffira de s'en remettre à l'analyse qu'en avait fait Aristote pour expliquer les phénomènes.

 

Si la scolastique s'appuie essentiellement sur la philosophie aristotélicienne pour justifier le dogme, elle reprendra également ses idées concernant les problèmes économiques.

Encore une fois, l'économie n'est pas un domaine autonome, une activité particulière de la connaissance, mais elle reste subordonnée aux principes du message chrétien. Ainsi, les doctrines économiques que nous allons présenter ne valent que parce qu'elles sont conformes au dogme. Il n'y a pas encore de véritable pensée ni encore moins d'analyse proprement économique, juste des règles de conduites et des attitudes qui paraissent répondre au droit naturel de lien divin.

- La propriété privée par exemple est considéré comme un droit légitime, naturel, mais non absolu. Il est conforme au droit divin, mais celui-ci ne l'impose pas. Cependant, Dieu a créé le monde pour que l'humanité en jouisse ; il est donc normal que chacun ait sa part à la table de Dieu. En outre, la propriété est bonne car il est observé qu'elle stimule les individus au travail.

- Concernant l'échange, l'idée qui prévaut est celle de la justice commutative initiée par Aristote. Les marchandises doivent s'échanger à leur juste prix. Mais cette notion de juste prix n'est pas clairement définie par les scolastiques. On en reste à une vision descriptive, pragmatique. Il peut s'apprécier et se fixer par l' « estimation commune » (communis aestimatio), donc de manière subjective, mais qui est alors attestée par des hommes non impliqués dans l'échange, et non intéressés (des hommes sages). Il peut aussi être un prix coutumier. Enfin, il est aussi considéré comme égal à son coût de production (valeur-travail). En fait, la marchandise ne peut être vendue à un prix qui spolie le consommateur et/ou qui enrichit le commerçant.  

« Le "juste prix" est ainsi délimité à l'intérieur d'une fourchette variable selon le temps et le lieu. Vendre au dessus de la limite supérieure (pretium summum) est une injustice commise envers l'acheteur (profit illicite), vendre au dessous de la limite inférieure (pretium infimum) est une injustice commise envers le vendeur, qui ne pourra pas entièrement couvrir les frais de production du bien4. »

L'idée d'utilité, de rareté ne sont pas encore prises en considération, ou alors marginalement avec Buridan (1364-1429).

- En outre, tout comme Aristote, le regard porté sur les activités marchandes n'est pas positif, car elles risquent de remettre en cause le bon équilibre de la société,voulue par Dieu. Mais il est encore plus hostile à toute forme de prêt à intérêt, source de déséquilibre et de comportement amoral. L'argent n'est qu'un intermédiaire dans l'échange ; la monnaie facilite les transactions, elle ne doit pas être un instrument d'enrichissement en soi. L'argent n'a pas « à faire de petit » comme disait Aristote. Empruntons à ce sujet un passage de Thomas d'Aquin, dans la Somme théologique (qui reprend précisément les idées d'Aristote sur l'iniquité du prêt à intérêt).

"Recevoir une usure (usura) pour un prêt d'argent est, en soi, injuste, parce que c'est vendre ce qui n'existe pas et donc, manifestement, constitue une inégalité qui est contraire à la justice. Pour bien saisir cela, il faut savoir qu'il y a des choses dont l'usage implique consommation : le vin se consomme par son usage qui est d'être bu, et le froment par le sien qui est d'être mangé. Dans les choses de cet ordre, on ne doit pas supputer à part l'usage de la chose et la chose elle-même; dès que vous en concédez l'usage, c'est par le fait la chose même que vous concédez; par suite, en ces matières, tout prêt implique transfert de propriété. Par conséquent, celui qui voudrait vendre séparément, d'une part, son vin, d'autre part, l'usage de son vin, celui-là vendrait la même chose deux fois, autrement dit vendrait une chose qui n'existe pas, ce qui serait visiblement pécher par injustice. Par la même raison, c'est commettre une injustice, quand on prête du vin ou du froment, que d'exiger double redevance, à savoir la restitution d'une même quantité de la même matière, et d'autre part le prix de l'usage (pretium usus) ou comme on dit une usure (usura) [...].

Mais il y a des choses dont l'usage n'implique pas consommation : ainsi user d'une maison, c'est l'habiter, ce n'est pas la faire disparaître. Aussi peut-on dans ces matières considérer séparément l'une ou l'autre des deux choses, ainsi quand on cède à autrui la propriété d'une maison dont on se réserve pour un temps la jouissance; ou inversement, quand on cède à autrui la jouissance d'une maison dont on se réserve la propriété. C'est pourquoi il est licite de percevoir une redevance pour l'usage d'une maison et, en outre, d'exiger la restitution de la maison prêtée, comme il se produit dans les cas de louage de maison. [...]

Mais l'argent, selon le Philosophe [Aristote] a créé principalement pour servir d'instrument d'échange. Et ainsi le propre et principal usage qu'on peut en faire, c'est de la consommer, c'est-à-dire de le débourser, comme quand on le verse pour des achats. Et par suite, il est, en soi, illicite de percevoir, en retour de l'usage d'une somme prêtée, ce prix qu'on appelle usure (usura)5".

Ainsi, les objets de consommation immédiate ne peuvent faire l'objet d'un prêt, à la différence des biens dont on use sans les consommer (c'est-à-dire sans les détruire en fait) comme les maisons, où dans ce cas, il devient possible d'effectuer un prêt à l'usage (mais pas à la consommation donc).

Mais qu'est-ce que l'intérêt? C'est le prix du temps. Or, le temps appartient à Dieu, il n'appartient pas aux hommes. Ils ne peuvent en jouir. L'intérêt est donc contre-nature.

 Pour autant, l'activité économique, comme nous le disions en introduction, se développe fortement entre le XI et XIII siècle. Les prêts pour faciliter la production s'accroissent, les activités bancaires progressent. La doctrine va évoluer à ce sujet et certains types de prêts seront autorisés par les théologiens. Pour autant, les choses touchant à l'argent restent toujours mal vues et déconsidérées. L'économie, à l'époque médiévale signifie toujours « la gestion du foyer » et concerne essentiellement la bonne conduite à tenir dans son foyer pour nourrir sa famille, travailler à sa richesse et économiser ses biens. Les activités commerciales et financières appartiennent à la catégorie des arts pécuniers (artes pecuniativae) activités moins nobles que les arts possessifs (artes possessivae) qui ont pour seule finalité la satisfaction des besoins et dans lesquelles se rangent les travaux agricoles et artisanaux.

Le regard de l'Eglise et de l'époque reste encore très méfiant à l'égard de l'argent et des activités commerciales intéressées.

 

1. G. Duby, « La révolution agricole médiévale » in Revue de géographie de Lyon, vol 29, n°4, 1954, pp.361-366.

2. P. Bairoch, De Jericho à Mexico, Villes et économie dans l'histoire, Paris, 1985.

3. Dans son oeuvre majeure, Victoires et déboires, t I, Histoire économique et sociale du monde du XVI siècle à nos jours, Paris, Folio Gallimard, 2004, p. 39.

5. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Question 78, «Du péché d'usure», Paris : Ed. du Cerf, tome 3, 1985.

 

Publié par deusexmachina à 17:13:35 dans homo economicus | Commentaires (1) |

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... 22 | 23 | >>