• Déjà, la France périphérique commence à se faire entendre : murmures fragmentés, grondements sourds montent du « peuple d'en bas » : les Bonnets rouges, à la base un plan social dans une usine agroalimentaire de Saint Brieuc et la destruction d'un portail écotaxe, se transforment en une contestation généralisée face au gouvernement, réunissant des catégories sociales différentes (ouvriers, employés, petits commerçants, petits patrons) venant se heurter à la lecture classique de la lutte des classes. Ce mouvement, épiphénomène pour l'instant, mais révélateur des changements sociétaux profonds qui traversent la société française, ne luttait pas contre les riches, les capitalistes, le patronat, mais plus généralement contre les décisions européennes, la crainte de la perte de l'identité bretonne. En outre, le mouvement est parti des petites villes et des territoires ruraux, pas de Rennes ni de Nantes. Ce sont les territoires qui subissent de plein fouet les restructurations du tissu industriel, enchaînant les plans sociaux et les licenciements, l'impression d'être « laissés sur le carreau » par une mondialisation qui avance et avale les petits.

    C'est cette France qui semble aujourd'hui seréveiller, non plus dans un désir d'en démordre avec les capitalistes selon une grille de lecture marxiste qui a prévalu jusque dans les années 80, mais sur des enjeux culturels et identitaires à la fois plus profonds et moins identifiables.

    Ces populations voient la mondialisation se refermer sur elles non pas comme une opportunité (contrairement aux grandes villes qui en profitent largement) mais comme une menace pour leur emploi, leur dynamisme, leur identité. Ceux qui le peuvent (les plus diplômés et au capital économique et culturel plutôt dominants) fuient tandis qu'une grande partie de la population voit son capital économique s'amoindrir entre risque de perte d'emploi et dépréciation de la valeur immobilière avec l'érosion démographique.

    Ces difficultés sont le moteur de la radicalisation d'une partie de cette population qui ne trouve plus dans les partis politiques classiques de réponses à ces problèmes. Le FN l'a bien compris, qui a débuté sa mue il y a une dizaine d'années, passant de revendications idéologiques d'extrême droite classique (dérégulation, libéralisation des secteurs publics, diminution des impôts, des aides sociales, etc.) à des revendications beaucoup plus socialisantes (défense de la laïcité, des valeurs républicaines, après avoir constaté que l'essentiel de ces nouveaux électeurs venaient de ces territoires périphériques : classe ouvrière et classe moyenne inférieure péri-urbanisée en plus de ces bastions traditionnels.

     

    D'ailleurs, la carte suivante est assez révélatrice de la transformation opérée par le FN : alors que ces bastions traditionnels ont accusé un léger repli (Est et Sud Est de la France), le FN a conquis de nouveaux territoires, essentiellement ruraux de l'Ouest, traditionnellement à gauche. (plus le rouge est foncé, plus le FN a gagné des voix par rapport à la dernière élection présidentielle, et inversement, plus le bleu est foncé, plus la perte est importante).

    On constate également quelques points bleus au milieu de la marée rouge à l'Ouest et au Sud : ce sont les grandes métropoles qui résistent confirmant la thèse de l'auteur d'une métropolisation profitable (Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nantes, Tours, Orléans).

     

    Perte d'emploi, perte de sens, perte d'identité sont les trois moteurs de la radicalisation d'une partie de la population française, située sur les territoires périphériques de la République, zones rurales, moyennes et petites villes de province en partie avalées par le phénomène de métropolisation qui attire et concentrent l'essentiel des créations de richesse et des flux de population et de capitaux. Ce double mouvement contradictoire (« métropolisation » contre « périphérisation ») est aussi celui de l'accélération sociale, qui conduit à perdre le sens des choses à mesure où le rythme social s'accélère, faisant perdre à ceux qui ne disposent pas des ressources économiques, culturelles et sociales suffisantes pour y faire face, le sens même de leur identité. Ce que les sociologues nomment la désynchronisation (cf. un billet précédent sur l'accélération sociale) est en grande partie responsable de ce mouvement contestataire de radicalisation grandissante.

    Radicalisation qui n'a donc rien de superflu, d'épisodique, encore moins d'absurde comme on l'entend parfois (justifiant de manière rhétorique qu'elle n'est donc pas légitime, donc pas défendable) mais au contraire très rationnelle dans le sens boudonien du terme, où ces gens ont de bonnes raisons d'agir comme ils agissent. Si une partie de cette population vote FN, c'est qu'elle constate moins l'échec que surtout l'absence de discours politique empiriquement fondé sur ce qu'ils vivent au quotidien, et qui vont alors chercher dans le FN ce qu'ils ne trouvent plus ailleurs : une oreille attentive à leur désespérance sociale et politique.

     

    1. la présente carte est issue de l'ouvrage de Emmanuel Todd et de Hervé le Bras, Le mystère français, Seuil, 2013. 

    2. la théorie de l'accélération sociale est l'oeuvre de Harmut Rosa, sociologue allemand, sur laquelle j'ai déjà publié plusieurs billets.


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  • Dans son dernier ouvrage, le géographe social Christophe Guilluy explore l'espace des délaissés, des « invisibles » sociaux, loin des cités urbaines, quartiers populaires, ou ZUS comme on les appelle parfois.

     

    Non, ce que l'auteur met en avant, c'est le repli et l'enfermement identitaire d'une partie de la population française, essentiellement composée de classes populaires (qui regroupent donc la traditionnelle classe ouvrière à laquelle il convient désormais d'ajouter une partie des employés) et moyennes inférieures (au sens où l'entend le sociologue Louis Chauvel notamment), éloignées des centres de décisions, des pôles urbains, économiques, culturels et idéologiques.

    Cette France invisible, longtemps silencieuse (mais sans doute de moins en moins selon son analyse), vit au gré des pertes d'emplois, des fermetures d'usine, de la baisse du foncier lié au départ des classes favorisées, du vieillissement démographique de sa population, de l'érosion des lieux culturels et des services publics. L'auteur la nomme la « France périphérique ».

     

    En tant que géographe social, il dresse une typologie de la territorialisation sociale à l'oeuvre depuis les années 80. On connaissait la gentrification des centres et la relégation des quartiers populaires aux abords des villes, mais on savait peu de choses de cette France des petites villes et des campagnes de province. Or, pour l'auteur, ce sont sur ces territoires oubliés de la République que les problèmes social, économique et politique majeurs se portent désormais.

     

    En réalité, C. Guilluy oppose deux France : une France métropolitaine, modelé par les grandes villes, qui concentrent plus de 60% de la création de richesse (dont un tiers pour la seule région parisienne !), qui jouit des avantages de la mondialisation (libre-échange, diversité de produits, mobilité des capitaux et des hommes, emplois, accélération sociale) et une France périphérique, dans une situation d'appauvrissement généralisé (perte sèche d'emploi, augmentation du chômage, désindustrialisation, vieillissement démographique, précarité sociale et économique) qui de son côté, ne subit que les aspects les plus sombres de la mondialisation à l'oeuvre.

     

    Pour preuve s'il en faut, l'auteur s'appuie sur l'évolution du taux de chômage. Alors que les données de l'Insee tombent froidement tous les mois, indiquant le nombre de demandeurs d'emplois inscrits à Pôle Emploi, les chiffres semblent dresser un portrait homogénéisant des territoires. Le chômage augmente sans interruption depuis 2008 en France, pour atteindre les 10,4 selon les derniers chiffres du BIT (novembre 2014).

    Pourtant, derrière ce chiffre se cache une réalité particulièrement éclairante : alors que le chômage ne cesse de croître depuis 2008, l'emploi, dans le même temps, a progressé dans certains territoires ; Paris, Grenoble, Nantes, Montpellier, Toulouse, Lille, Lyon, Rennes, etc. autrement dit, les grandes villes n'ont en rien perdu de leur attractivité économique, ni de leur pouvoir d'achat. Certaines, comme Montpellier ont même connu une augmentation de plus de 10% de leur emploi sur la période 2006-2011 (données Insee).

    En revanche, il en va tout autrement de la France des petites villes de province (Bourges, Guéret, Limoges, Amiens, Quimper, etc.) qui ont subi de plein fouet les ravages de la crise financière et économique de 2008. Ce sont ces territoires périphériques qui ont porté et continuent de porter l'essentiel de l'aggravation du chômage en France.

    Pire, les grandes métropoles voient même l'emploi industriel se maintenir alors que l'on assiste par ailleurs à un mouvement d'accélération de la désindustrialisation du pays. Ce sont surtout les petites villes industrielles qui font les frais de cette recomposition du paysage économique.

     

    Ce phénomène porte un nom bien connu des géographes : c'est celui de la métropolisation, définie par l'Insee comme une forme de spécialisation des villes dans des secteurs d'activités à « fort potentiel de développement économique et à contenu décisionnel élevé ». On retrouve ici tous les secteurs attachés à l'innovation, la R&D, la finance, les activités de conseil aux entreprises, la gestion, les activités de culture et loisirs notamment.

    Cette métropolisation s'apparente à ce que Fernand Braudel appelait la constitution de « ville-monde » qui concentrent à elles tous les secteurs d'activités potentiellement prospères, comme un trou noir attire la matière à lui en avalant tout ce qui passe dans sa zone d'influence. De la même façon, ces villes-monde semblent attirer les capitaux, les hommes, la connaissance, les idées, et partant de là, les richesses et les entreprises au détriment des zones périphériques vouées à la désertification économique et à la paupérisation sociale.

    Fuite des entreprises, fuite des classes aisées et augmentation des classes populaires : voilà le portrait rapide de cette France de la périphérie. La stabilité relative des catégories populaires depuis les années 80 est un exemple probant de cette nouvelle géographie sociale à l'oeuvre. Si l'on observe l'ensemble des effectifs qui composent ce qu'on appelle les catégories populaires (ouvriers et employés), on constate que si la part des ouvriers a fortement diminué, l'essentiel des emplois s'est déversé dans les métiers de service, augmentant significativement la part des employés.

    Tant et si bien que les catégories populaires sont en 2014 quantitativement presque aussi importante que dans les années 80. Or, si ces catégories populaires disparaissent des grandes métropoles, avec le phénomène de gentrification et de hausse du foncier (voir parmi les billets précédents), cela ne signifie pas leur disparition sociologique mais leur éviction et leur relégation hors des villes. Ces ménages populaires sont désormais contraints à vivre en zone péri-urbaine, voire en zone rurale, à plusieurs dizaines de kilomètres des villes.

     

    À partir de ce constat rapidement exposé, l'auteur en vient à poser la problématique suivante : ce phénomène de métropolisation peut-il faire société ? Autrement dit, peut-il être un modèle de répartition socio-spatiale légitime socialement et efficace économiquement ? Dessine t'il les contours d'une France d'en bas, celle des petites villes intégrées dans des territoires ruraux, concentrant les difficultés sociales et économiques, réléguée, dépassée, « désynchronicisée », face à une France d'en haut, celles des grandes métropoles mondialisées, globalisées, dynamiques, créatrices de richesse, qualifiées, culturellement et économiquement attractives ?

     

    Rien est moins sûr selon l'auteur qui pointe les risques politiques d'un tel clivage territorial (mais cela, ce sera pour une prochaine fois)...

     

     

     


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  • On a l'habitude d'entendre dire, quand on parle de Bourdieu, que l'individu l'intéresse peu, voire pas du tout. Ce qui compte dans sa sociologie, c'est la position qu'occupe l'individu dans l'espace social. Cette approche structuraliste de la sociologie n'empêche pourtant pas Bourdieu de s'intéresser aux acteurs. Simplement, il est nécessaire de considérer l'action sociale comme encastrée dans un système de relations d'interdépendances qui orientent le type d'action dans une certaine direction. Autrement dit, sa théorie actionnaliste réfute l'idée d'une simple rationalité intentionnelle des acteurs.

    Comprendre ce qui motive les individus à agir de telle ou telle manière n’est pas suffisant pour Bourdieu. En effet, cette approche repose sur le postulat d’une rationalité a priori des individus. Il ne s’agit pas pour lui de nier que les individus sont rationnels, mais il peut arriver des situations – nombreuses – où les actions ne sont commanditées par aucun objectif précisément conscientisé, mais mues par la force des habitudes, comme « machinalement », sans les réfléchir. Autrement dit, Bourdieu réfute le postulat rationaliste finaliste des théories de l’action en sociologie.

    De la même manière, la théorie microsociologique, qui s’attache à l’étude des micro-décisions et aux interactions sociales n’est pas davantage suffisante. Si elle reconnaît la dimension réticulaire, ancrée dans un tissu particulier de relations, de toute action sociale, elle reste trop centrée sur ce réseau de relations sans regarder au-dehors. Autrement dit, elle trouve des principes explicatifs internes au réseau relationnel, qui en réalité sont à l’extérieur du microcosme étudié.

    Ainsi, Bourdieu développe une approche macrosociologique et dispositionnaliste de l’action. Les agents n’agissent pas intentionnellement dans le sens d’un calcul rationnel servant leurs intérêts. Ils agissent d’abord selon leurs positions et leur disposition dans un champ social donné, lui-même inscrit dans un réseau d’interdépendance plus large au sein de l’espace social.

    Autrement dit, les individus sont des points dans l’espace, points déterminés par la structure de leur capital (qui définit les positions et les dispositions de chaque point), dont l’action dépend d’abord de cette position dans l’espace, qui va conditionner la direction prise par ces actions. Les actions rationnelles doivent donc toujours être rapportées aux positions structurales des individus.

    Le structuralisme génétique de Bourdieu repose en fait sur deux principes fondamentaux, qui sont à la base de tout son modèle théorique d’explication du social :

    1. La position sociale  : cette position résulte au niveau individuel de la structure du capital (type, volume) des agents ; elle résulte, au niveau d’un champ social particulier de la structure du champ dans l’espace social (relations objectives entre les différents champs sociaux, entre les différents aspects d’un même champ). C'est l'aspect macrosociologique ;

    2. Les dispositions : ces dispositions résultent des positions occupées par les agents dans les champs et l’espace social, qui les poussent à agir dans un sens indiqué par leur position.

    La rationalité des acteurs doit être analysée et entendue comme disposition d’action dépendante d’une position sociale. Les actions ne sont ni uniquement rationnelles (au sens instrumental du terme), ni atomisées, mais prise dans un réseau structural de dépendances et d’interdépendances mutuelles.

    L’action sociale, pour être explicative, doit prendre en compte le réseau d’interactions internes au champ étudié, mais également à l’ensemble de ces champs dans l’espace social et dans le même temps doit penser les individus comme des points de l’espace dont les dispositions à agir dépendent de leurs positions dans l’espace. Toute action est le produit d’une certaine position objective dans l’espace (structure objective) sur laquelle va se greffer des dispositions particulières concourant à les faire agir dans le sens du renforcement/modification de leur position sociale.

     

     


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  • Approche structuraliste contre approche individualiste : rapide présentation

    La théorie structuraliste avance l'idée que la destinée scolaire résulte en grande partie des positions sociales originelles. Ainsi, si les enfants issus de milieux populaires ont une chance d'accès aux études supérieures inférieures aux enfants issus de milieux favorisés, l'explication proviendrait essentiellement de leur disposition héritée en terme de capital culturel, éloignée des dispositions arbitraires socialement constituées propre à l'Institution scolaire, historiquement proche de celles afférentes aux classes bourgeoises, nécessitant un processus d'acculturation difficile et en partie douloureux.

    L'habitus incorporé jouerait donc comme un facteur déterminant de la réussite scolaire, par suite de la réussite sociale, entendue comme positionnement avantageux dans la stratification sociale. Si cette explication permet d'expliquer les processus de reproduction sociale, elle devient vite insuffisante et limitée dans les cas de mobilité sociale, où les statuts acquis diffèrent sensiblement des statuts sociaux hérités.   

    Un autre moyen d'expliquer ces inégalités de destinées scolaires en fonction des classes sociales réside dans l'approche individualiste à forte dimension stratégique-utilitariste. En effet, selon cette théorie, les inégalités de succès proviendraient, pour faire simple, des inégales stratégies rationnelles des individus et des familles dans le rapport à l'Ecole. Certains investiront davantage dans l'institution, raisonnant selon le principe de l'acteur social rationnel, en terme de coût/avantage. Ainsi, dans les cas où les avantages tirés d'une année d'étude supplémentaires sont considérés comme stratégiquement plus « payant » socialement et économiquement parlant que leur coût (en terme de temps, d'effort, de concentration, de retrait de la vie sociale active), les acteurs privilégieront alors la poursuite d'études. A l'inverse, ceux qui considèrent qu'une année supplémentaire coûte davantage dans l'immédiat que ce qu'elle est susceptible de rapporter à moyen/long terme, auront plus facilement tendance à réduire leur temps de scolarité et se présenter plus rapidement sur le marché du travail.

    Ici donc, ce qui domine, ce sont les comportements d'acteurs, considérés comme rationnels, dans le sens d'une rationalité instrumentale (moyen-fin). L'autre dimension essentielle de l'approche individualiste est celle du rapport au temps. Si l'investissement est considéré comme utile pour les uns et moins utile pour les autres, c'est d'abord par rapport aux retombées potentielles à venir qu'on en attend. Ainsi, la contrainte temporelle est l'un des déterminants de choix stratégiques des élèves et de leur famille.

    Celles qui sont en mesure de patienter seront plus aptes à favoriser la poursuite d'études, tandis que celles qui seront plus aptes à privilégier le court terme, favoriseront l'entrée rapide sur le marché du travail.

    Qu'est-ce qui va motiver différemment les individus dans leur choix temporels (court terme /long terme)?

    • La confiance dans l'institution scolaire d'une part. On peut poser l'hypothèse que la confiance engendre plus facilement des stratégies de poursuite d'études, car les individus pensent que le coût d'une année supplémentaire rapporte sans doute plus à terme. Ils remettent les avantages de l'immédiateté aux avantages supplémentaires attendus de l'avenir. La confiance dans la capacité du système scolaire à assurer un statut socioprofessionnel avantageux et ainsi favoriser la mobilité sociale entraînerait donc des conduites stratégiques à long terme plus soutenus.

       

    • La défiance vis-à-vis du monde du travail, plus précisément à l'égard du travail manuel usant, et peu valorisant, plus souvent associé à un niveau d'étude faible. À l'image du précédent, mais selon un motif profondément différent, l'individu va faire le choix de poursuivre ses études, non pas tant parce qu'il a confiance dans ses chances de réussite via l'institution scolaire, mais avant tout parce qu'il refuse d'entrer sur le marché du travail en l'état. Nous appellerons cette motivation une motivation de poursuite d'étude par défaut. Il n'en reste pas moins qu'elle peut s'avérer tout aussi efficace par la suite que la première. Ce qui est recherché ici n'est pas la sécurité d'un statut socioprofessionnel assuré par l'Institution scolaire, mais davantage un accès tardif au monde du travail, avec l'espoir secondairement que l'Institution joue son rôle d'ascenseur social.

    Dans le premier cas, le motif est lié à une destinée scolaire pré-établie, dans le second cas, le motif est lié à une destinée scolaire plus erratique, hasardeuse, sans finalité clairement établie, au moins dans un premier temps. Pour le dire simplement, les stratégies individuelles de poursuite d'étude peuvent suivre deux types de rationalité :

    • une rationalité instrumentale, au sens wébérien du terme, où l'objectif est préalablement défini et l'individu va se donner les moyens d'y parvenir, considérant que l'Institution scolaire lui offre ces moyens. (confiance). Ce type de rationalité est projective, elle s'ancre dans un futur à mettre en oeuvre.

    • une rationalité sans finalité ou rationalité partielle, où à défaut d'objectif prédéfini, l'individu sait ce qu'il ne veut surtout pas faire, avant de savoir ce qu'il veut faire. Il va donc investir dans la poursuite d'étude simplement pour poursuivre ses études. Ce n'est que plus tard que ses objectifs s'établiront clairement. Ce type de rationalité est centrée sur le présent, elle ne se projette pas. L'horizon est encore incertain, sa mise en œuvre reste hasardeuse. C'est une rationalité adjective, où l'immédiateté l'emporte sur la projection.

      → coût> opportunité  →  horizon scolaire court

      stratégies individuelles → calcul coût/opportunité

       coût < opportunité → horizon scolaire long

             → confiance dans l'Ecole → rationalité instrumentale                                                                                                               projet défini             temporalité inscrite dans le futur

      si horizon scolaire long : deux types de motivation :                

                défiance envers le monde du travail → rationalité axiologique                                                                                                         pas de projet clair              temporalité basée sur le présent

       

       

    À partir de ces différentes stratégies de construction de destinée scolaire, on distingue ainsi deux profils d'élèves :

    • ceux qui savent ce qu'ils veulent et vont se donner les moyens d'y arriver, investissant pour cela dans des stratégies précises de poursuite d'études. Leur temporalité est inscrite dans le futur et sont près à « sacrifier » le présent.

    • ceux qui ne savent pas précisément ce qu'ils veulent, sinon retarder l'entrée sur le marché du travail, et qui investissent alors dans des stratégies aléatoires de poursuites d'études. Leur temporalité est inscrite dans le présent et ne veulent pas le sacrifier au détriment d'un avenir incertain. Précisons bien que ces derniers, peuvent, à un moment donné dans leur trajectoire scolaire hasardeuse, trouver un sens précis et une orientation claire à leur poursuite d'études et ainsi rejoindre le premier profil, avec sa temporalité afférente.

    A partir de ce modèle théorique, nous avons distinguer différents types d'acteurs sociaux en fonction des motivations qui les poussent à poursuivre ou non leurs études. Au-delà des simples motivations, il peut être pertinent d'y adjoindre une lecture en terme de sens de l'expérience scolaire, empruntant le concept à F. Dubet. Il démontre à juste titre qu'un des enjeux essentiels dans la réussite scolaire et la poursuite des études, se rapporte au sens donnée par l'élève à ses expériences scolaires. En fonction de son degré d'adhésion, du degré de légitimité qu'il reconnaît à l'Institution, l'école fera plus ou moins sens pour lui.

    Ici, les comportements d'acteurs sont en partie expliqué au travers de leur dimension subjective et individuelle. C'est une sociologie du sujet plus que de l'acteur social rationnel que nous propose Dubet. Mais il nous semble possible de superposer cette lecture à celle que nous proposons, s'appuyant en partie sur le postulat de la rationalité des choix de l'individu. Le manque de sens conduit à deux situations dans notre cas : une situation d'échec, représentée objectivement par des stratégies d'évitement des études, mais et c'est là notre idée principale, une situation de réussite potentielle également, à travers une stratégie de poursuite hasardeuse, essentiellement déterminée par le refus d'entrer sur le marché du travail. À défaut de trouver un sens clair à l'expérience scolaire, celle-ci est toujours moins déconcertante que l'absence de sens qu'il trouve à l'entrée sur le marché du travail. Ainsi, il se maintiendra dans le système scolaire sans pour autant trouver un sens immédiat à son expérience d'élève.

     

    L'impact du rapport au temps

    Mais si ces deux approches, individualiste et structuraliste, ont eu l'avantage de cibler les phénomènes de reproduction sociale au sein de l'institution scolaire, elles se sont heurtées à la question du changement social. Qu'est-ce qui fait qu'un fils d'ouvrier va devenir cadre supérieur? À l'inverse, qu'est-ce qui fait qu'un fils d'ingénieur va devenir employé administratif? Sont-ce les mêmes logiques qui sont en jeu dans les deux cas? Si l'explication structuraliste montre là ses limites, l'explication individualiste n'apporte pas davantage de réponse plus précise, si ce n'est de dire que dans un cas comme dans l'autre, l'investissement dans la poursuite des études aura été jugé plus coûteux que payant, ce faisant que les stratégies individuelles et/ou familiales auront contribué à favorisé le temps présent sur le temps futur. Autrement dit que le rapport temporel des uns et des autres est en définitive le facteur déterminant du statut acquis.

     

    Il serait intéressant de mener une étude empirique sur le rapport temporel vécu à l'Ecole (mode projectif, passif, attentiste, etc.), et ce d'autant plus que nous vivons dans une société caractérisée par un processus d'accélération sociale (Harmut Rosa), aussi bien en terme de transformations sociales, technologiques qu'en terme de rythme de vie, d'expériences vécues. Ainsi, l'horizon temporel semble se rétrécir à mesure que l'expérience vécue se densifie sur le présent.

    Pourtant, et ce n'est pas le moindre des paradoxes, il est de plus en plus difficile d'entrer sur un marché concurrentiel du travail sans qualification. L'institution scolaire promeut d'un côté la valorisation du temps long de la formation, tandis que les structures temporelles de la société s'ancrent de plus en plus sur un horizon temporel réduit, mêlant incertitude de l'avenir et densification du temps présent. Accélération des rythmes de vie d'un côté, temps long de l'apprentissage et de la formation de l'autre. Cette désynchronisation des temporalités n'est-elle pas également un frein à la motivation scolaire à laquelle nous semblons assister aujourd'hui ?

    Plus précisément, la temporalité vécue de l'expérience scolaire agit-elle de la même façon selon les milieux sociaux, les modes éducatifs, les réseaux de sociabilités scolaires, etc ?

     

    Sans pouvoir répondre, faute d'études sur ce sujet, il nous semble voir ici s'ouvrir un champ de réflexion et d'étude pertinents, s'appuyant sur la théorie de l'accélération sociale de Rosa, venant compléter les nombreux travaux existants dans le domaine de la reproduction sociale et de l'Ecole.

     


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  • A l'opposé de l'approche traditionnelle, considérant les croyances comme des formes inachevées de la pensée rationnelle, déconsidérant par là même ceux qui croient, la sociologie cognitive de Raymond Boudon apporte un regard différent sur les croyances. Loin d'être le produit d'une force inconsciente agissante (passion, pulsions psychiques, pensée primitive) sur les individus, il considère les croyances comme relevant d'un processus d'adhésion conscientisé et rationnel d'acteurs sociaux. La question qui se pose alors est la suivante : pourquoi les individus croient rationnellement à des énoncés objectivement faux ou invérifiables?

    Pour y répondre simplement, si les individus croient, c'est parce qu'ils ont de « bonnes raisons » de croire. Leur adhésion à un système apparemment faux de croyances repose sur une démarche rationnelle de choix éclairé. Loin de se satisfaire de l'explication causale de la théorie de la sécularisation, qui sur le long terme et au niveau macrosocial reste pertinente, l'auteur préfère une explication par les choix individuels et les raisons de croire. En effet, la théorie de la sécularisation ne résiste notamment pas au maintien de la croyance religieuse solidement ancrée dans le paysage américain. Comment se fait-il que ce pays, où l'individualisme et le matérialisme sont parmi les plus développés du monde soit aussi religieux. La thèse de la sécularisation échoue à l'endroit même où elle devrait s'appliquer le plus.

    En fait, si les USA sont aussi religieux, c'est parce qu'il existe de bonnes raisons pour qu'ils le soient. Et Boudon de citer les grandes théories actionnistes qui permettent d'expliquer cette permanence de la foi religieuse. Si les américains croient, il faut aller chercher les sources de cette croyance au coeur même des motivations individuelles, afin de restituer le sens de la croyance religieuse. C'est donc en explorant le sens que les individus donnent à leur foi que l'on pourra comprendre cette permanence historique. Il s'agit donc d'expliquer par une approche rationnelle et actionniste (en partant des acteurs et du sens qu'ils donnent à leurs actions) les raisons qui font que les citoyens américains sont plus croyants que les autres pays développés.

     

    Depuis le XVIII siècle, de nombreux intellectuels se sont penchés sur cette singularité étrange : pourquoi la population américaine est-elle si croyante alors que les populations migrantes originelles ne le sont pas autant? Cette réalité contredit l'hypothèse classique de la sécularisation ou du désenchantement du monde. En outre, les USA ne sont pas un pays arriéré d'un point de vue scientifique, ce qui contredit la théorie évolutionniste de la « mentalité primitive ». la culture US est marqué par un grand pragmatisme, matérialisme et un culte de l'argent, loin des valeurs religieuses. Donc l'hypothèse des forces culturelles agissantes ne tient pas. Pourtant, à la question « croyez-vous en Dieu, 95% des américains répondent oui, contre 51% des français. À la question, « croyez-vous à l'Enfer, 75% des américains répondent oui, contre 14% des français.

    Comment expliquer la permanence de cette croyance religieuse?

    Trois auteurs ont apporté une explication rationnelle à ce comportement, explications complémentaires les unes des autres qui permet de mieux comprendre la réalité de la foi aux USA : Adam Smith, Alexis de Tocqueville et Max Weber. Voici les hypothèses :

    • Smith montre que la structure de l'offre religieuse aux USA est différente de celle de l'Angleterre originelle. L'Eglise est monopolistique en Angleterre alors que les Etats-Unis reposent sur un foisonnement de mouvements sectaires. Si bien qui si un individu ne se retrouve pas dans le dogme religieux en Angleterre, il quitte l'Eglise sans trouver une foi de substitution. Tandis qu'aux USA, le désaccord conduit l'individu à trouver un mouvement sectaire autre, plus en accord avec sa pensée. En d'autres termes, d'un côté, il y a une offre concurrentielle qui permet le choix et évite la scission. De l'autre, il y a une offre monopolistique qui contrainte l'individu à tout ou rien. C'est une approche rationnelle du phénomène religieux reposant sur une lecture économique (utilitaire).

    • A. de Tocqueville reprend l'idée de Smith sur la différence structurelle entre Eglises européennes et USA, mais y ajoute une autre conséquence sur la vie sociale. Par leur monopole, les Eglises européennes avaient un pouvoir de « nuisance » beaucoup plus fort vis-à-vis des Etats. Elles entraient en conflit ouverts avec l'Etat. Ces conflits se sont souvent soldés par une déperdition de leur zone d'activité (charité publique se substitue à la charité religieuse, l'école publique aux écoles religieuses, etc.). En revanche, l'éclatement de l'offre religieuse aux USA n'a pas permis aux Eglises d'entrer en conflit avec l'Etat, mais d'œuvrer à côté de l'Etat. Si bien, que faute de conflits, l'Etat n'a pas eu à s'approprier certaines sphères d'activités des Eglises. Les fonctions sociales de l'Eglise n'ont pas été avalées par l'Etat comme en Europe. Pas de conflits, pas de logique de domination. C'est pourquoi aux USA, les grandes fonctions sociales sont la plupart du temps occupés par l'Eglise. L'Etat US est moins puissant dans ses fonctions sociales que les Etats européens. Si bien que le citoyen US est dans un environnement institutionnel totalement différent de l'environnement européen, ce qui conduit les européens à analyser certains de leur comportement comme irrationnels.

    « Le caractère explosé des institutions religieuses américaines (une multitude de sectes, pas d'Église dominante) a interdit la concurrence entre le spirituel et le politique qui apparaît par exemple en France pendant la Révolution de 1789. Par voie de conséquence, les sectes américaines ont conservé des fonctions sociales essentielles (le trio Health, Education, Welfare) qui sont passées aux mains de l'État dans les nations européennes. Le caractère fédéral de l'État américain, la limitation sévère des zones de compétence du fédéral ont joué dans le même sens. Il en résulte que, dans sa vie de tous les jours, le citoyen américain a recours aux services d'institutions gérées par les clergés et/ou financées par les Églises. Il lui est difficile, dans ces conditions, de développer des sentiments négatifs à leur endroit. De surcroît, la multiplicité des sectes a fait qu'aux États-Unis une grande tolérance s'est développée à l'égard des « croyances dogmatiques ». Comme ces croyances varient d'une secte à l'autre, on en est vite arrivé à l'idée que les vérités dogmatiques relèvent dans une très large mesure de l'appréciation personnelle. Cette valorisation de l'interprétation personnelle du dogme est latente dans le protestantisme. Elle est renforcée dans une situation où les sectes sont multiples. Cette donnée a engendré à son tour un effet crucial : les croyances dogmatiques étant très diverses, le fond commun du protestantisme américain est de nature beaucoup plus « morale » que « dogmatique ». En Amérique, les chrétiens et les protestants en particulier se reconnaissent donc plutôt dans les valeurs morales dont le christianisme est porteur que dans les articles du dogme. Il en résulte que la religiosité américaine a eu beaucoup moins à souffrir que la religiosité française de la contestation opposée au dogme par les progrès des sciences1. »
    • Enfin, M. Weber propose une lecture complémentaire de la pérennité religieuse. Les USA sont fondés sur un mythe égalitaire et insistent à ce titre (au moins jusqu'au début du XX) sur l'évitement de tout signe extérieur de stratification sociale (comme cela est très marqué dans les anciennes sociétés européennes aristocratiques). On n'a donc pas d'information immédiate sur son interlocuteur dans le cadre d'une interaction ordinaire. À défaut d'identification de l'appartenance sociale, c'est l'identification par l'affiliation religieuse qui va jouer ce rôle, nous dit Weber. Ainsi, plus l'émigration est éloignée dans le temps, plus on trouvera de méthodistes. A l'inverse, les catholiques représentent une immigration plus récente et plus pauvre. Ainsi, Weber fait de la religion un élément essentiel de la stratification sociale et donc de la régulation des relations interpersonnelles aux USA, expliquant en cela même sa force et sa permanence.

     

    Ces approches montrent combien les hypothèses rationnelles sont plus performantes et pertinentes que les hypothèses reposant sur des forces agissantes que les individus ne font que reproduire de manière non rationnelle. Ces théories sont plus réalistes, et évitent de faire reposer les croyances sur des comportements biaisés. En outre, elles ont l'avantage d'être critique à l'égard du sociocentrisme spontané qui laisserait penser que les groupes sociaux différents de nous développent des modes de pensée irrationnels lorsqu'ils croient à des choses qui nous paraissent irrationnelles. L'irrationalité de la croyance ne s'explique par nécessairement par l'irrationnalité des comportements. Le plus souvent, les individus ont de « bonnes raisons » de croire à ce qu'ils croient. Cette rationalité est une « rationalité subjective », c'est-à-dire objectivement biaisée (dans ses effets), mais subjectivement logique dans son analyse.

     

    1R. Boudon, A quoi sert la sociologie?, Cités 2002/2, n° 10, p. 133-156.

     


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