(Suite de notre propos d'hier sur les facteurs de modernité. après Durkheim et Weber, voici l'analyse qu'en donne Elias)
Elias et le processus de civilisationPour Elias, le processus de modernisation des sociétés occidentales trouve son origine dans le contrôle progressif des mœurs et des pulsions qui apparaît à partir de la Renaissance en Europe occidentale. Ce qu'il appelle le processus de civilisation. Le processus de civilisation répond à la volonté de contrôle par l'Etat de l'ensemble du territoire dans un premier temps, puis par le développement de l'autocontrôle des affects, des pulsions par les individus eux-mêmes dans un second temps. Au contrôle social succède un autocontrôle psychique.
Cet autocontrôle des pulsions lié élévation progressive du seuil de sensibilité a permis de développer des réseaux d'interdépendance plus fort entre les individus et une rationalisation de leurs conduites.
A quoi est du cette sensibilité accrue ? Cette transformation de l'économie psychique des individus s'explique pour lui par un long processus historique qui repose sur deux aspects essentiels :
- mise en place d'un Etat centralisateur et monopolistique : il recueille l'impôt et exerce le monopole de la violence légitime
- société de Cour et pratique de la distinction sociale entre bourgeoisie et aristocratie
Le schéma suivant permet d'avoir une vue simplifiée du processus :
<?xml:namespace prefix = v ns = "urn:schemas-microsoft-com:vml" /><v:rect id=_x0000_s1030><v:textbox></v:textbox></v:rect>Pouvoir royal fort : centralisation et monopole
de la violence légitime
« curialisation » de l'aristocratie : société de Cour et distinction sociale
<v:line id=_x0000_s1029 to="225pt,23.4pt" from="225pt,5.4pt"><v:stroke endarrow="block"></v:stroke></v:line><?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>élévation du seuil de sensibilité dans l'aristocratie :
développement de manières d'être, de codes de conduites
particuliers
<o:p> </o:p>processus de diffusion des pratiques distinctives :
« Les bourgeois sont influencés par le comportement des hommesélévation globale du seuil de sensibilité (pudeur/ maîtrise des émotions)
resserrement des liens d'interdépendance entre individus
<v:line id=_x0000_s1031 to="225pt,19.2pt" from="225pt,1.2pt"><v:stroke endarrow="block"></v:stroke></v:line><o:p> </o:p>autocontrôle des pulsions et des sentiments
développement de la pudeur, de l'intimité à partir du XVII
<v:line id=_x0000_s1027 to="225pt,19.2pt" from="225pt,1.2pt"><v:stroke endarrow="block"></v:stroke></v:line><o:p> </o:p>rationalisation de la sensibilité avec la naissance de l'hygiène,
invention des ustensiles pour parer aux fonctions naturelles
(toilettes, couverts, mouchoirs, etc.)
<o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>Pour Elias, ce processus est à long terme, il en relève les prémices dès le XIIème siècle et constate son apogée au XVIIIème, siècle des Lumières. Mais le moment historique symbolisant le mieux la mise en place de ce processus est le XVIIème siècle, sous le régime de Louis XIV. En effet, le pouvoir royal fort, centralisateur et protectionniste (colbertisme) a contribué à modifier les mœurs en profondeur.
C'est ainsi qu' « en occident, entre le XIIème et le XVIIIème siècle, les sensibilités et les comportements se sont profondément modifiés par deux faits fondamentaux : la monopolisation étatique de la violence qui oblige à la maîtrise des pulsions et pacifie ainsi l'espace social ; le resserrement des relations interindividuelles qui implique nécessairement un contrôle plus sévère des émotions et des affects. [2]»
<o:p> </o:p><o:p> </o:p>C'est par le passage à l'autocontrainte que va se faire petit à petit le processus de civilisation. Le renforcement des relations entre les individus nécessite une contrainte plus importante des affects, des émotions. Il se forme ainsi un appareil de contrôle des contraintes au sein de l'économie psychique des individus[3]. « Au mécanisme de contrôle et de surveillance de la société correspond ici l'appareil de contrôle qui se forme dans l'économie psychique de l'individu[4]. » D'ailleurs, le surmoi est d'essence sociogénétique pour Elias ; c'est dans la société et l'imposition des codes de conduite et de bienséance que se forge la constitution d'un Surmoi moral.Pour Elias, la différenciation sociale et l'interdépendance croissante entre les individus résultent avant tout du processus de civilisation qui a vu les individus s'autocontrôler dans leurs attitudes, comportements, sentiments. Pour lui, ni les individus, ni la société ne sont indépendants l'un de l'autre. Partir des individus ramène au social, et partir de la société conduit aux individus[6].
<o:p> </o:p>[3] Cependant, pour Elias, ce processus n'est pas rationnel, dans le sens où il n'a pas été produit dans ce but. Il s'est mis en place petit à petit, indépendamment des volontés individuelles ou collectives (a ce titre là, on a un changement social qui opère par effet d'agrégation sans recherche délibérée au départ).