• tocqueville et la famille moderne

     

    Alexis de Tocqueville, a étudié les transformations sociales et politiques dans les rapports sociaux qu'apportait le régime démocratique aux Etats-Unis au milieu du XIXème siècle. Dans ce billet, je porterai mon attention exclusivement sur la famille et ses nouvelles formes d'organisation et de relations interindividuelles. A l'inverse d'un autre de ses contemporains, à savoir F. Le Play, le regard porté sur les nouvelles formes familiales s'avère beaucoup plus optimiste et bien moins normatif. Étudiant la société américaine, il met en avant l'autonomie et l'égalité beaucoup plus avancée de la famille en régime démocratique qu'en régime aristocratique.  « Je ne sais pas si, à tout prendre la société perd à ce changement ; mais je suis porté à croire que l'individu y gagne. »


    Tocqueville fait de la famille identifiée comme « instable » par Le Play le produit de la démocratisation de la société. Il observe que ce type de famille est plus individualiste et plus affectif également. Si la famille est plus intime, c'est parce que ses membres sont moins liés sous le gouvernement et l'autorité exclusive du père : les rôles sont plus équitablement répartis et les liens, en s'égalisant, se personnalisent et s'adoucissent davantage.

    A la différence de Le Play qui voyait dans l'autorité du père et la société hiérarchique le socle de la famille stable et de l'ordre social, Tocqueville met en avant les relations égalitaires et fait de la société démocratique le fondement de la famille affective.
    La famille en régime démocratique tend à émanciper et autonomiser ses membres. Elle favorise l'individualisation et l'égalité. Le régime politique a une incidence directe sur le mode d'organisation familial. Tocqueville va démontrer comment ces changements dans l'organisation familiale procèdent des bouleversements sociaux et politiques radicaux des régimes démocratiques. Pour cela, il fait un comparatif entre la société démocratique américaine déjà développée et les sociétés aristocratiques encore fortement hiérarchisées.


    Dans les sociétés hiérarchiques et aristocratiques, le gouvernement des hommes ne s'adresse qu'à une communauté réduite de gouvernés : les dominants ; les autres suivent. Ainsi, on s'adresse au seul père considéré comme gouverneur de sa famille. La société gouverne le père qui gouverne sa famille en quelque sorte. Au droit naturel de l'autorité du père se conjugue un droit politique à commander. Ce faisant, la fonction d'autorité du père en sort renforcée et légitimée. « Le père n'est donc pas seulement le chef politique de la famille ; il y est l'organe de la tradition, l'interprète de la coutume, l'arbitre des mœurs. On l'écoute avec déférence ; on ne l'aborde qu'avec respect, et l'amour qu'on lui porte est toujours tempéré par la crainte1»

    En revanche, dans les sociétés démocratiques, le gouvernement des hommes s'adresse à tous indistinctement. Il parle à tous, c'est-à-dire à chacun pris isolément en tant que citoyen, sans intermédiaire. Le père n'a pas de rôle particulier de médiateur de la loi, celle-ci s'adresse identiquement à tous. Son autorité en ressort affaiblie, elle perd de sa légitimité.

    La démocratie en définissant un lien direct avec l'ensemble de citoyens considérés comme égaux, tend à rapprocher les hommes en les considérant comme des semblables. « Lorsque les hommes différent peu les uns des autres, et ne restent pas toujours dissemblables, la notion générale du supérieur devient plus faible et moins claire2 ».

    Conséquemment, l'idée démocratique s'immisce dans l'ensemble des rapports humains et sociaux et au cœur même des relations familiales. L'affaiblissement du lien de dépendance au père, l'affaiblissement de son pouvoir hiérarchique. « Je pense qu'à mesure que les mœurs et les lois sont plus démocratiques, les rapports du père et du fils deviennent plus intimes et plus doux ; la règle et l'autorité s'y rencontrent moins ; la confiance et l'affection y sont souvent plus grandes, et il semble que le lien naturel se resserre, tandis que le lien social se détend.3 »


    Cette affectivité accrue dans les liens familiaux, va également rebondir sur les liens de fratrie. Si dans la société/famille aristocratique, toutes les places sont décidées et marquées à l'avance, les enfants sont traités de manière inégalitaires (exemple de la primogéniture mâle) et par suite les liens qui se perpétuent dans la fratrie sont des liens sociaux répondant à des intérêts matériels. La raison prime sur le cœur.

    À l'inverse, dans la société/famille démocratique, les places entre chaque membre de la famille sont moins marquées et les relations entre frères et sœurs sont plus égalitaires. Par suite, les liens qui se prolongent dans la fratrie sont des liens affectifs nés d'une éducation similaire et rapprochée des enfants. Aux intérêts communs avant tout matériels de la fratrie en régime aristocratique, succèdent des liens affectifs et durables dans la fratrie en régime démocratique. « Ce n'est point par les intérêts, c'est par la communauté des souvenirs et la libre sympathie des opinions et des goûts que la démocratie attache les frères les uns aux autres4. »


    La famille affective est donc consubstantielle à la démocratisation des relations sociales. La démocratie, en développant l'égalité entre citoyens libres et autonomes, a contribué à affaiblir les formes hiérarchisées de relations sociales et en cela à affaiblir la légitimité de la seule puissance paternelle. C'est parce que le père a perdu de son pouvoir, parce que la relation hiérarchique s'est affaiblie que les liens affectifs ont pu se développer avec davantage de force dans les familles. Non pas qu'ils n'existaient pas auparavant, mais ils étaient totalement assujettis aux liens hiérarchiques et obligés qui primaient sur les liens affectifs. Le régime démocratique leur apportent la légitimité qu'ils n'avaient pas jusqu'alors en affaiblissant parallèlement les liens d'obligation au père.


    Dans la société aristocratique, si l'autorité était le fait du père (reflet de l'autorité du Prince sur ses sujets), dans la société démocratique naissante, cette autorité est accaparée par l'Etat, élément extérieur à la famille. C'est l'Etat, qui, par sa médiation directe sur les familles assurera un contrôle plus opérant et égalitaire de ses membres, parents comme enfants comme en attestent les différentes lois édifiées. De plus, l'Etat va permettre une redistribution plus équitable des rôles et des fonctions de chacun. En gouvernant la famille de l'extérieur, elle va permettre à celle-ci de transformer la nature de ses relations internes. Celles-ci vont se démocratiser, donnant une place plus importante à chacun de ses membres, en recentrant les liens familiaux autour de nouvelles valeurs : autonomie, affectivité. A une relation de domination se substitue une relation d'affection, d'intimité. La famille va se privatiser en même temps que sa régulation se fera de manière extrafamiliale (lois, écoles, Etat). « la démocratie détend les liens sociaux, mais elle resserre les liens naturels. Elle rapproche les parents dans le même temps qu'elle sépare les citoyens.5 »


    Ainsi, pour Tocqueville, ce qui caractérise le mieux l'avènement des sociétés démocratiques est le principe d'égalité. Ce principe d'égalité va se répandre à son tour dans la cellule familiale, assurant à chacun une plus grande autonomie et une dynamique plus équitable et moins hiérarchisé dans les rapports intrafamiliaux. Néanmoins, même pour Tocqueville, si les relations tendent à se démocratiser, l'autorité naturelle, même affaiblie, reste toujours celle du père. « L'objet de la démocratie est de légitimer les pouvoirs nécessaires et non de détruire tous les pouvoirs6 ». Au sein de la famille, l'homme reste « le chef naturel », même si la nature des liens sont désormais centrés sur l'affectivité.7


    1Ibid, p.64

    2Ibid, p. 63.

    3A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Tome IV, Paris, Pagnere, 1848, p. 66.

    4Ibid, p. 68.

    5Ibid, p. 70

    6 A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1835-1840), Paris, Laffont, 1986, p. 573.

    7Si on prolonge le raisonnement de Tocqueville en l'élargissant à l'ensemble des relations sociales, on constate qu'il conserve toute son acuité aujourd'hui. En effet, plus une société « s'égalise », plus les liens entre ses membres sont choisis, libres et « naturels », moins ils sont contractualisés, étatisés, hiérarchisés et décidés. Les relations s'individualisent hors de cadre institué du dehors et elles deviennent de fait moins obligées, plus fluides et plus électives. Les relations sociales tendent à se désinstitutionnaliser. Or, c'est bien ce qu'on observe aujourd'hui dans le cadre des nouvelles formes familiales et des relations conjugales plus libérées.


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