• Seconde modernité et éthique individuelle

     Aujourd'hui, un court billet sur un des aspects essentiels de notre époque contemporaine, entrée dans ce que les sociologues appellent la seconde modernité, en référence à l'ouvrage très stimulant (bien que peu connu en France) du sociologue anglais Zygmunt Bauman.

    « Etre en mouvement n'est pas une entreprise provisoire qui finira par tenir sa promesse et ainsi annuler sa propre nécessité. Être en mouvement n'a qu'un but : rester en mouvement. Le changement constitue pour les héros du premier récit une opération unique, un moyen permettant d'atteindre une fin ; les héros du second récit voient quant à eux le changement comme une fin en soi, qu'ils s'attendent à rechercher à perpétuité1» nous dit Bauman.

    Entre la première et la seconde modernité, c'est un changement de nature qui opère, plus que de forme. C'est l'objet recherché, la finalité de l'action humaine et sociale qui en est radicalement modifiée. Désormais, l'action se suffit à elle-même. Alors qu'elle était agie par le désir de perfectionnement du monde et guidée par le sens du progrès (et de la fin de l'Histoire), l'action contemporaine agit hors de toute éthique, de toute limite temporelle. Plus exactement, l'éthique n'est plus orientée dans un sens précis, elle ne répond plus à aucun objectif, comme cela était le cas durant la première modernité. L'action devient immédiatement éthique, et l'éthique, ce faisant, perd tout sens et toute valeur.

    Les héros de la seconde modernité ne sont donc pas au-delà ni contre toute éthique, ils sont structurellement a-éthique, l'éthique disparaissant en même temps que cesse d'exister la limite temporelle et l'objectif de l'action humaine.


    Ainsi, la société de la seconde modernité s'ouvre sur une différence radicale avec la précédente : si les formes d'actions demeurent plus ou moins semblables, leurs natures diffèrent profondément. L'action humaine ne sert désormais aucun autre intérêt qu'elle-même, et l'individu contemporain, dans ce nouveau mode de socialisation, se considère comme un tout auto-suffisant, puisque son action n'est plus guidée que par sa propre satisfaction. L'éthique d'épanouissement personnel prime ainsi sur l'éthique du vivre-ensemble, l'individu sur le social. Pour prendre un exemple un peu rapide, je serai tenté de reprendre celui de l'entrepreneur calviniste puritain de la première modernité cher à Weber, qui prendrait aujourd'hui le visage de l'entrepreneur tout court, où à l'éthique puritaine qui guidait son action autrefois, se substituerait l'unique recherche de son bonheur personnel (et de ses actionnaires), hors de toute souci collectif.

    D'ailleurs, pour finir sur cette courte réflexion qui demanderait à être développée plus longuement, je me permettrai de citer M. Gauchet, qui, dans son Essai de psychologie contemporaine, soulignait bien le risque que portait l'époque contemporaine quant au lien qui unit l'individu à la société. « L'individu contemporain aurait en propre d'être le premier individu à vivre en ignorant qu'il vit en société, le premier individu à pouvoir se permettre, de par l'évolution même de la société, d'ignorer qu'il est en société (...). L'individu contemporain, ce serait l'individu déconnecté symboliquement et cognitivement du point de vue du tout, l'individu pour lequel il n'y a plus de sens à se placer au point de vue de l'ensemble.2 »


    1Z. Bauman, La vie liquide, p. 172.

    2M. Gauchet, p. 177.


    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    1
    Dimanche 24 Août 2008 à 17:05
    éthique
    Un jugement éthique sur cette seconde modernité ?
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :