• On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas!

    Derrière les hommes, il y a des programmes. Certes, mais dans un monde sursaturé d'images, c'est aussi (surtout ?) l'émotion qui fait l'élection. L'élection au suffrage universel du président de la République française en constitue même la quintessence. De Gaulle l'avait bien compris, lui qui en avait fait son arme privilégiée, Mitterrand sa force, Chirac son caractère. Elu par le peuple et pour le peuple, le Président doit incarner la Nation au sens étymologique du terme. Il doit faire France, devenir France, en être sa « chair ». Sa légitimité et sa domination ne proviennent que de sa capacité à fédérer, à emporter l'adhésion populaire autour de sa personne bien avant son programme. Certes, les idées restent essentielles, mais elles ne suffisent pas. Un électeur ancré traditionnellement à gauche éprouvera quelques difficultés à porter sa voix sur un représentant de droite et inversement. Les traditions et les dogmes sont puissants, mais les frontières sont poreuses. Les socles idéologiques se délitent au profit de querelles partisanes, le socialisme se centralise, tandis que le libéralisme se régule. Elire un programme, c'est élire une vision, un projet, une ligne directrice. Elire un homme – ou une femme, c'est élire un charisme, une incarnation, une émotion de la France. Il y a derrière le personnage une certaine idée de la France, mais c'est l'homme qui prime. Or, si les dogmes sont solides et peu perméables, les sentiments sont fragiles et versatiles. Rien n'indique mieux ce bouleversement électoral que la versatilité de l'affect. Max Weber l'avait bien remarqué il y a un siècle lorsqu'il affirmait qu'un pouvoir disposait de trois façons pour se voir reconnu. Soit par le respect de la tradition qui fait qu'un fils obéira à son père par exemple, soit par la raison et l'universalité de la loi, qui fait qu'un citoyen obéira à la justice car celle-ci est censée s'imposer rationnellement et s'appliquer identiquement à tous, soit par le charisme. C'est de ce dernier point que j'aimerais traiter ici.

    En effet, pour qu'un individu exerce son pouvoir et son autorité sur d'autres individus, c'est avant tout parce que lesdits individus lui octroient une légitimité à se faire obéir. Tant que j'accepte l'autorité d'un homme, celle-ci sera légitime. C'est bien l'homme obéissant qui fait l'homme obéi, et non le contraire (au moins dans les démocraties). Or, pour Weber, l'acceptation de l'autorité d'un homme (ou d'une femme), peut reposer à elle seule sur son charisme, autrement dit sur l'émotion qu'il laisse transparaître auprès du peuple. Affection, amour, haine, défection, engouement, ostracisme, sont les piliers de la domination charismatique : soit on est pour lui, soit on est contre lui. Le pouvoir charismatique n'accepte pas la demi-mesure, il est entier, manichéen et a des tendances autocratiques.

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    L'élection présidentielle en France, à ce titre est particulière. Elle requiert une grande dose de charismatique, et une pincée de programmatique. Les candidats le savent et en jouent à profusion. Ils en abusent d'autant plus que le politique est de plus en plus condamné à l'assujettissement à l'économique. Désormais ce n'est plus à l'Etat-nation de faire valoir ses exigences à l'entreprise pour l'implantation sur son sol, c'est à la firme multinationale d'exiger de l'Etat que celui-ci lui fournisse des garanties maximales à son installation sur le territoire. Les dés ont changé de main, les joueurs de stratégies. L'Etat, pour continuer à asseoir son pouvoir, va investir ses fonctions régaliennes : justice, police et défense vont battre le haut du pavé. L'insécurité devient un thème essentiel de campagne, l'immigration et l'autorité la suivent de près, alors que le chômage reste la préoccupation première des français. L'économique en est réduit à sa part congrue et essentiellement providentielle : on espère la croissance comme on attend le Messie. On attend d'elle qu'elle permette la relance de l'activité économique, le retour au plein-emploi, la diminution des inégalités sociales, etc. Appel providentiel, quasi prophétique. Nous sommes passés en l'espace de 50 ans de l'Etat-Providence fondé sur la redistribution et le partage des richesses, la solidarité et l'assurance sociale, au « Providentiel-Etat » condamnés à espérer des lendemains heureux, cherchant dans le patriotisme d'Etat, les renforcements douaniers, le protectionnisme économique et social, l'anathème des délocalisations, la revalorisation de l'identité nationale, les moyens de son retour triomphal. L'hypothèse mercantiliste abandonnée au XVIIIème siècle connaît ainsi un regain d'intérêt. A l'ouverture internationale mondialisée inévitable, l'Etat se veut colbertiste, fort et visible. Pour continuer à rester légitime, il n'a d'autres choix que de s'investir dans ses domaines de compétences monopolistiques ou il est seul maître à bord : la sécurité nationale, le contrôle de ses frontières, le respect de l'autorité. L'illusion de son pouvoir persiste, quand son pouvoir réel se délite. Non pas que l'Etat soit mort ni qu'il disparaisse, mais force est de constater que ses sphères d'actions efficaces sont restreintes.  Ainsi celui amené à représenter l'Etat et à incarner la Nation est une sorte de Don Quichotte va t-en guerre condamné à se battre contre des moulins à vents, à faire du bruit pour être entendu, à défaut d'être écouté.

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    Or, il est des candidats plus à même que d'autres d'incarner ce réactivisme régalien. Si le politique ne peut pas tout, alors le politique n'est pas responsable. Il faut chercher ailleurs les coupables. Argumentaire imparable à la rhétorique grossière mais qui permet d'éluder la question. Dès lors que l'Etat perd la partie, plutôt que de livrer un baroude d'honneur, de faire l'effort de se relever, on modifie les règles du jeu en cours de partie. De peur de perdre la face, on oriente le regard ailleurs. Tour de prestidigitateur expérimenté, mais qui n'illusionne que ceux qui veulent bien se laisser illusionner.

    S'il existe des inégalités sociales et économiques, une recrudescence de la criminalité, un penchant sordide au suicide, ce n'est pas à la société qu'il faut s'en prendre. Celle-ci n'y est pour rien. Le seul coupable dans l'histoire, c'est le biologique ! Le suicide ? Une « fragilité » de naissance ; les orientations sexuelles ? Une innéité préalable ; les conduites déviantes et délinquantes ? Une prédisposition génétique.  Dans ce cas, à quoi bon battre le pavé, entonner des slogans revendicateurs et égalitaristes puisque au bout du compte la société et l'Etat n'y peuvent rien !

    Discours effarant, « glaçant » qui réactive des thèses qu'on pensait dépassées. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce petit jeu là n'a qu'une finalité. Détourner le regard des responsabilités collectives et étatiques, éluder la question de l'économique sur laquelle le politique s'ébroue en vain, afin de mieux asseoir un discours régalien. On pourrait noircir un peu plus le tableau, en poursuivant le raisonnement à l'extrême. Les assistés sont biologiquement tournés vers l'oisiveté, les pauvres vers l'indigence, et il n'est donc pas nécessaire – il serait même moralement incorrect – de leur venir en aide, sinon pour les condamner un peu plus à l'assistanat, pour les enfermer un peu plus dans leur déterminisme.  L'assistance aux pauvres n'en viendrait plus seulement à créer les pauvres qu'elle assiste, selon le mot célèbre de Malthus, mais elle contribuerait à valoriser leur indigence. Exit les travailleurs sociaux, exit les éducateurs spécialisés, exit les psychologues et autres spécialistes des comportements humains. Tout est génétique. Gloire aux gènes !

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    Pour finir, je voudrais souligner un dernier point. Il est à mes yeux deux choses essentielles qui contribuent à l'élection d'un président : son charisme et sa capacité à incarner son pays par la vision qu'il en a. depuis, l'image s'est glissée au cœur de cette res publica, catalysant et accentuant le côté charismatique. Glossé d'images, auréolé d'affect, fardé de lumière et de certitudes, le leader avance masqué plus que jamais. La sursaturation d'images a détruit le fond. Seule la forme compte, les mots plus que les idées, les sourires plus que les programmes. Le politique s'en sert et en joue à foison. L'image au service du politique : alliance opportuniste et contre-nature où le moyen devient une fin en soi. Idéal de transparence, où tout doit se voir, s'entendre et se savoir. Sacre de l'Image omnipotente et omnisciente, entreprise publique de sécurisation totale au service du pouvoir politique, où le maître à bord est celui qui, d'en haut, contrôle les images, enfermé dans sa tour d'ivoire.

    A ce petit jeu là, un candidat semble se démarquer grandement des autres. Réactivisme sécuritaire, valorisation de sa propre personne, contrôle des faiseurs d'images, déresponsabilisation de l'Etat et libéralisation des échanges. Prestidigitateur éclairé, il rayonne dans la lumière, mais il agit dans l'ombre. En même temps, Bonaparte est considéré en France comme l'un des plus grands personnages de l'Histoire. Agissons en citoyen responsable en allant voter prochainement. Mais qu'on ne vienne pas dire qu'on ne savait pas.

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