Récemment agrégé de Sciences économiques et sociales, plus anciennement titulaire d'un DEA de Sociologie (aujourd'hui appelé Master de recherche), j'enseigne les sciences sociales en BTS auprès de futurs travailleurs sociaux et prépare au diplôme de Conseiller en ESF. j'interviens également en tant que formateur au CNAM de Bourges, ainsi qu'à l'Institut du Travail Social de Tours et plus ponctuellement à l'Université de Tours dans le cadre du DU Médiation et gestion des conflits.
Ce petit blog sans prétention... a quand même celle de fournir quelques pistes de réflexion et d'analyse à propos de concepts et d'auteurs essentiellement sociologiques.
J'apprécie tout particulièrement vos remarques et commentaires qui sont toujours une source de lecture et de réflexion stimulantes. Alors n'hésitez-pas!
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La pauvreté des Nations (2)
Sur quoi repose exactement cette crise structurelle ? Quels sont les éléments d'analyse sociales et économiques permettant d'y répondre? Longtemps, et aujourd'hui encore les premières raisons mises en avant sont selon les idéologies et les discours alarmistes : la mondialisation, l'immigration, la tertiarisation, la dérégulation de l'économie. Mais comme souvent, ces responsables « tout désignés » sont loin d'être les véritables et uniques causes de la crise qui sévit en France depuis la fin des années 70.
j'ai dit plus haut que la tertiarisation avait été un des éléments à prendre en compte dans la mesure des transformations de l'économie française. Mais elle n'est pas la seule. Souvent on accuse également la mondialisation de porter une grande part des responsabilités. Qu'en es-il exactement?
la mondialisation n'est pas un phénomène nouveau. Depuis que le capitalisme existe, il a toujours cherché à se développer au-delà de l'Etat-Nation. Néanmoins, il est vrai qu'à partir des années 70, on assiste à une accélération de ce processus via la multinationalisation des firmes. De plus en plus d'entreprises se développent hors de leur sol d'origine. Elles égrennent partout dans le monde via le système des IDE (investissements directs à l'étranger). Cela signifie qu'elle amène des capitaux à l'étranger soit en délocalisant une partie de leur production afin de conquérir un nouveau marché directement sur place (et ainsi éviter les barrières protectionnistes), soit elles envoient sous forme d'équipements, de machines des capitaux à l'étranger. En résumé, les firmes se multinationalisent. En outre, parallèlement à l'augmentation des IDE, on assiste à une augmentation de la contrainte extérieure (la contrainte extérieure, c'est simplement l'influence qu'exerce l'économie étrangère (production/consommation) sur celle du pays). En effet, à partir des années 70, les économies mondiales s'ouvrent davantage. Chaque pays est plus permissif à l'entrée. Ce faisant, les consommateurs y gagnent en partie, puisque l'ouverture induit la concurrence qui induit elle-même une concurrence pour la baisse des coûts et donc du prix d'achat des biens. Néanmoins, le problème qui s'est posé à la fin des années 70, c'est que l'Etat, pour minimiser les dangers de la crise conjoncturelle liée à l'envolée des cours du pétrole a continué à mettre en place une politique de relance économique de la demande (augmentation des dépenses publiques et baisse des taux d'intérêts pour inciter à la consommation). Mais cette demande s'est en partie reportée sur des biens de consommations extérieurs, issus de l'importation des pays étrangers (Europe, Etats-Unis). Ce qui fait qu'au lieu de relancer la demande de produits intérieurs, et donc la production, et par suite l'emploi, cette politique a eu pour effet pervers de faire poursuivre l'inflation sans enrayer la progression du chômage. La contrainte extérieure a donc pesé sur la « stagflation » française.
Mais elle n'est pas la seule variable à considérer : au même moment, la demande des ménages a commencer à diminuer. Les débouchés pour les biens d'équipement des ménages s'essouflent. Se substitue une production qualitative à la production de type quantitativiste. Il faut renouveler les produits, et donc il fut innover. Les années 70 marquent la fin du modèle standardisé. (la voiture doit s'individualiser) La société française développe des idéaux d'individualisme, d'épanouissement personnel. On assiste alors à un changement structurel de la demande (qualité>quantité). En outre, les exportations de produits manufacturés diminuent également : les nouveaux pays émergents produisent eux-mêmes leurs biens. Cependant la spécialisation internationale avec le Sud perdurent pour les biens technologiques. Mais l'avantage des pays du Nord commence à se limiter à ses seuls produits à haute valeur ajoutée.
On a donc une diminution globale de la demande. Ce faisant, celle-ci induit une diminution de l'offre. Les entreprises constatant l'essoufflement de la demande vont davantage hésiter à investir, et ce d'autant plus que l'inflation grimpe, tandis que l'emploi diminue. On entre dans la crise. La production diminue, les entreprises vont tenter de trouver des moyens pour baisser les coûts de production : les salaires vont commencer à stagner après la forte évolution qu'ils avaient connu tout au long des Trente Glorieuses.
L'idée qui consiste à dire que les pays du Nord ont perdu ce qu'on gagné les pays du Sud est fausse et purement idéologique. La théorie du jeu à somme nulle n'est pas vérifiée par les faits. Les pays émergents sont aussi de grands importateurs. En se développant, ils créent de la richesse et des désirs de consommation plus importants. Ils vont augmenter leur importations des pays du Nord afin de satisfaire leur demande grandissante. « La mondialisation n'est pas coupable » ( pour reprendre le titre de l'ouvrage de P. Krugman) des problèmes de chômage structurel qui touche la France.
Qu'est-ce qui explique alors la crise qui touche la France à partir de 1974? On a vu que l'explication conjoncturelle ne suffisait pas, que l'ouverture vers une économie mondialisée non plus. En réalité, depuis le milieu des années 70, ce qui explique le mieux la « croissance molle » dans laquelle notre pays est entré ce sont les gains de productivité. En effet, alors qu'ils étaient très élevés durant la période desTrente Glorieuses (pour l'Europe entre 1950 et 1973, la productivité horaire du travail a été de 2,7, entre 1973-1998 elle n'était plus que de 1,2. Pour la France, la situation est a peu près identique, elle a été divisée par plus de deux points : de 5,2 entre 1950-1973, elle a chuté à 2,5 entre 1973-1998). C'est la productivité moindre des facteurs de production qui explique en grande partie la faiblesse de la croissance. Autant celle du travail, comme on vient de le voir que celle de la productivité globale (c'est-à-dire du progrès technique). Pour faire simple, la croissance se mesure via la productivité des facteurs de production : on en retient souvent deux : le capital et le travail. Mais à eux deux, ils ne suffisent pas à expliquer l'entièreté de la croissance des pays du Nord. Il faut en ajouter un troisième qui est le facteur résiduel (Solow) plus fréquemment appelé le progrès technique. Or, sur la période qui débute en 1973, on constate que la productivité globale a diminué (fin du fordisme, modification structurelle de l'offre et de la demande).
Or, si la productivité diminue, les entreprises ont plus de mal à rembourser leur endettement contracté, les salaires n'augmentent plus alors même que l'inflation gagne l'ensemble de l'économie. Ce qui est gagné par les entreprises sert essentiellement à rembourser la part du capital investi, laissant alors une part congrue au travail. Ce faisant, la demande ralentit (salaires moindres et inflation continue), on entre dans une situation de « croissance molle ». Pour les régulationnistes (keynésiens), l'origine des crises du capitalisme est à rechercher dans les désajustements entre l'offre et la demande globale. Les gains issus de la production ne se répartissent pas nécessairement de façon harmonieuse entre les différents agents économiques, contrairement à ce qu'avançait le concept de «main invisible » de Smith. En effet, les gains de productivité moins élevés ont été redistribués en grande partie au capitalistes (investisseurs) et non aux travailleurs.
Or, depuis quelques années, on assiste à un renforcement des inégalités dans la répartition des revenus de la production. En effet, ce qui est investi à la base du processus de production doit être redistribué à sa sortie (sous forme de salaire pour le travail, de profits (Excédent Brut d'Exploitation ou EBE ) pour le capital). Or, depuis le début des années 90, on constate que la part allouée au travail s'amoindrit au profit de celle allouée au capital. Les grandes entreprises sont de moins en moins propriétaires de leur capital : elle font appels à des anonymes pour leur prêter des fonds : pour cela elles vendent des actions sur le marché financier. Ces actions sont achetées par des fonds de pension, d'investissements composés de multitudes de petits épargnants qui y ont placés leurs « bas de laine ». Effet pervers de la chose : en entrant en bourse, les entreprises augmentent leur part de capital, mais elles sont sous l'emprise des actionnaires qui attendent que leurs investissements soient fructueux. Aussi, ils « contraignent » les entreprises à faire des profits à court terme. Plus l'entreprise fera de profit, plus elle a de chance que ses actions soient cotées à la hausse et donc que les actionnaires ne revendent pas leurs participation. Le problème c'est que les entreprises doivent tout faire pour réduire leurs coûts au maximum afin de satisfaire les actionnaires (ce qu'on appelle aussi le capitalisme financier). Ainsi, ils sont conduits à licencier pour réduire les coûts salariaux, ou/et à délocaliser pour les mêmes raisons. Tout est bon pourvu que les profits augmentent et donc le retour sur investissements (ROE) des actionnaires. L'autre problème c'est que ces profits à courts termes peuvent s'avérer paradoxalement néfastes pour l'entreprise, qui réduit également sa part d'investissement en R&D. Or, on sait très bien que la recherche est la base de l'innovation et le moteur de la croissance. Les actionnaires, en se comportant comme de véritables « gloutons » (selon le terme de J. Peyrelevade, ancien patron du Crédit Lyonnais et de Suez) prennent le risque d'appauvrir l'économie réelle.
Cette redistribution est accaparée pour une grande part par les rentiers alors qu'autrefois tout était fait pour les salariés. Les actionnaires s'enrichissent et avec eux les managers des grandes entreprises (sous forme de stock-option c'est-à-dire une quantité d'actions offertes à prix cassés et dont le chef d'entreprise peut revendre au prix du marché en se faisant un joli profit au passage. Ce qui le conduit également à jouer pour les actionnaires afin de voir le cours de ses actions grimper!) tandis que le travail dispose de revenus de moins en moins élevé.
La croissance dès lors devient un fin en soi : s'il y a création de richesses, il y a mécaniquement plus de richesses à redistribuer. Le problème, c'est que la croissance devrait être un moyen d'accroître le développement et de réduire les inégalités et non une fin en soi. La croissance ne sert à rien si elle ne sert pas la réduction des inégalités. Or, c'est bien ce à quoi nous assistons aujourd'hui. Une croissance molle, à laquelle se superpose une redistribution inégale de la richesse créée au profit des plus aisés et des rentiers, et au détriment des travailleurs eux-mêmes. Si bien que l'on assiste depuis le début des années 90 à une nouvelle bipolarisation croissante de la société salariale, entre d'un côté les « inclus » (CDI, sécurité de l'emploi, rémunération élevé), de l'autre les « exclus » (main d'oeuvre flexible, bon marché, précarisation des conditions de vie).
Si le politique peut et doit intervenir, c'est donc au niveau de la redistribution des richesses qu'il doit le faire. Et c'est encore là qu'il a le pouvoir politique d'agir! A bon entendeur...
Publié par deusexmachina à 15:35:37 dans homo economicus | Commentaires (1) | Permaliens
De la croissance à la crise
Depuis plusieurs années, on nous ressasse le même problème : l'Europe (et plus spécifiquement la France) est en panne de croissance. Certes, depuis le début des années 80, le PIB (la création de richesse produite) annuel n'excède que rarement la barre des 2 à 2,5%. Mais si cela reste très inférieur aux années fastes d'après guerre, il faut néanmoins revenir à davantage de sérieux : non seulement la croissance reste positive, mais elle est supérieure à celle enregistrée avant la seconde guerre mondiale. Pour autant, il n'est pas non plus question de faire preuve d'un optimisme naïf et de refuser de voir que des problèmes structurels persistent.
D'une part, pour comprendre les raisons de cette faible croissance depuis la fin des années 70, il faut comprendre les raisons de la forte croissance des Trente Glorieuses tout d'abord et les causes de son essoufflement depuis. En effet, la période qui a suivi la seconde guerre mondiale est considérée par la grande majorité des économistes comme une période exceptionnelle qui a fait se coïncider plusieurs facteurs de croissance :
l'expansion du modèle fordiste qui a permis de dégager des gains de productivité rapide et conséquent. L'automatisation et la robotisation des chaînes de montage a permis d'accroître l'intensité capitalistique du travail (le stock de capital utilisé pour un travailleur), et ce faisant a contribué à augmenter la productivité quantitative et qualitative du travailleur. Ces gains de productivité ont permis des gains substantiels au niveau des coûts de production (moins de travailleurs pour fabriquer mieux et plus vite), ce qui s'est traduit par des profits plus importants. Ces mêmes profits ont permis d'augmenter les revenus du capital certes, mais également du travail en payant mieux les salariés. En outre, les coûts de production étant moindres, la valeur des produits sur le marché des biens et des services a mécaniquement eu tendance à diminuer également. Le prix réel (hors inflation) des marchandises a donc diminué. Salaires en hausse, prix moindres ont fortement revalorisé la demande des ménages pour les biens de consommation.
Mise en place de politique de relance de type keynésienne : la demande a donc augmenté, relayée également par des politiques étatiques interventionnistes qui ont favorisé l'investissement des entreprises (donc la production) et surtout une politique de relance de la demande (création de monnaie, crédits, etc.) qui ont permis de faire croître la consommation et par suite la production, donc le niveau de l'emploi. Plus l'on consomme, plus il faut produire, plus il faut des travailleurs pour produire, et plus il y a d'emploi. Ce faisant, la croissance augmente, la demande continue d'augmenter elle aussi et l'emploi atteint son niveau maximal. On entre dans une phase de cercle vertueux : la croissance s'autoengendre (d'où risque d'inflation pour rééquilibrer. C'est ce qui se passait durant les « Trente Glorieuses » où l'inflation est allée jusqu'à augmenter de près de 8%/an en moyenne ! mais les salaires augmentaient avec)
Les débouchés extérieurs commencent à se développer mais la consommation reste encore pour l'essentiel une consommation nationale. Les ménages s'équipent et les supermarchés voient le jour.
Le progrès technique et l'innovation des procédés et des produits se développent très vite via l'automatisation et la robotisation des chaînes. La spécialisation favorise la connaissance des tâches et leur amélioration en terme de productivité.
Tous ces facteurs et quelques autres (mise en place de l'Etat Providence) font de cette période une période économique particulièrement faste. Mais depuis le milieu des années 70, nos économies sont entrées dans une période de relative stagnation de la croissance avec un taux de chômage important. Qu'est-ce qui a fait que la croissance s'est essouflée? C'est en cherchant les causes de cet essoufflement que l'on pourra aussi mieux cerner les sorties éventuelles de la crise actuelle.
La crise débute en 1974 suite au premier choc pétrolier qui a vu le prix du baril de pétrole être multiplié par 4. Cette envolée des prix a pesé lourdement sur le profit des entreprises. Obligées de faire avec, elles ont dû compenser cette hausse des coûts de production des matières premières par une augmentation des prix à l'achat. Mais cette explication est d'ordre conjoncturelle. Elle permet d'expliquer la crise des années 70, mais pas sa pérennisaton durant les années 80-90. Cette crise conjoncturelle, en outre, s'est vue modérée par une politique de relance de la demande afin de minimiser l'impact des effets négatifs de l'augmentation du prix du baril. Cependant, cela n'a pas eu l'effet escompté. Pensant à une crise conjoncturelle, la politique de relance paraissait être une solution adéquate (telle que formulée par Keynes qui raisonnée sur le court terme et donc en terme conjoncturel). Mais à la crise conjoncturelle est venue s'ajouter une crise structurelle de l'économie avec un ralentissement durable de la productivité qui n'a pas été prise en compte tout de suite. Si bien que la relance qui s'est accompagnée d'une inflation importante n'a pas été compensée par un niveau de l'emploi fort. On est ainsi progressivement entré dans l'ère de ce que les économistes appelle la « stagflation » : à la fois stagnation de la croissance et de l'emploi avec une inflation continue. Depuis le début des années 70, on assiste à un renforcement des inégalités, qui s'est concentré essentiellement sur la question de l'emploi.
Quels sont les facteurs explicatifs de cette crise économique débuté au milieu des années 70? Aujourd'hui, moins de 5% de l'activité de la France est une activité agricole, tandis que l'industrie compte pour désormais moins de 20%. C'est donc bien le secteur tertiaire qui concentre l'essentiel de l'activité productive et des créations de richesse dans nos économies contemporaines. Cependant, cette tertiarisation de l'économie est à relativiser, car elle est pour partie le résultat des externalisations des entreprises qui décident de sous-traiter une grande partie de leur activité afin de mieux se concentrer sur le coeur de leur métier. Pour ne prendre qu'un exemple (certes extrême), citons IBM qui aujourd'hui ne fabrique plus d'ordinateurs du tout. Ou Nike qui ne fait plus de chaussures mais sous-traite toute la partie manufacturière de son activité. En outre, derrière la tertiarisation se cache un ensemble disparate et très hééroclite de situations sociale et économique. Quoi de plus éloigné qu'un banquier et un serveur de McDo? Le travailleur intellectuel (« maipulateur de symbole » selon Robert Reich), ou l'intérimaire des « petits boulots » sont dans des situations d'emplois bien différentes. La précarité et l'instabilité pour le second, un haut niveau de sécurité et de revenus pour le premier. En revanche, ce qui est vrai, c'est que la tertiarisation de l'économie est créatrice d'emplois qualifiés et tend à faire disparaître de plus en plus le travail non qualifié. Derrière la question de la croissance et des inégalités nées de la crise, c'est plus particulièrement sur la question de la distribution du travail qu'il est nécessaire de s'interroger. Le fordisme laissait de la place à l'ensemble des travailleurs, qu'ils disposent d'un capital humain important ou faible (connaissances, formations, compétences). Ce modèle n'est plus aujourd'hui, et avec lui c'est l'ensemble des travailleurs non qualifiés qui se retrouvent dans une situation sociale et économique alarmante, et ce pour l'ensemble des pays du Nord, quitte à faire dire par certains sociologues et économistes contemporains qu'on assiste à un retour vers une société duale, bipolarisée entre travailleurs qualifiés, riches et sécurisés d'un côté, et un ensemble de plus en plus grand de chômeurs, travailleurs pauvres et Rmistes tenus à l'écart de l'emploi, des richesses et des protections sociales de l'autre.
(prochain ajout : les raisons de la crise loin des raisons évoquées habituellement et qui font le lot de nos émissions quotidiennes : mondialisation, délocalisations, immigration)
Publié par deusexmachina à 21:55:24 dans homo economicus | Commentaires (0) | Permaliens
Je constate que M. Bayrou prévoit de supprimer les charges sociales qui pèsent sur l'emploi pour les deux premiers contrats signés au sein de l'entreprise. Personnellement, je trouve l'idée séduisante. Néanmoins, j'aurais préféré qu'elle reste cantonnée aux PME qui connaissent effectivement des difficultés importantes de recrutement à cause des charges sociales et patronales qui pèsent sur l'emploi. En revanche, les grandes entreprises, cotées en Bourse ne méritent pas d'être aussi bien traitées. Tout simplement parce qu'aujourd'hui, à l'heure du capitalisme financier, les profits issus de la production ne servent qu'à entretenir le retour sur investissement des actionnaires. Les managers des grands groupes industriels, sont souvent contraints mais également complices de cette manoeuvre (cela fait grossir leur stock-option), qui, pour séduire de nouveaux investisseurs financiers, essaient de tirer un maximum de profits, en faisant jouer à la baisse les coûts de production (délocalisations, automatisation, centralisation et économies d'échelles, etc.) et plus particulièrement ceux qui s'abattent sur les coûts salariaux et l'emploi. Or, si ces profits permettaient encore d'investir par le passé, et ainsi d'entretenir et de renouveler l'emploi, on sait très bien que ces profits sont pour l'essentiel avalés par la "gloutonnerie" des actionnaires. En 2005, la somme versée aux actionnaires représentait environ 60% de l'excédent brut d'exploitation, c'est-à-dire du profit des entreprises! Je trouve que ce cadeau aux grandes entreprises n'est pas une solution adaptée alors même qu'elle l'est pour les PME.
En outre, le problème de l'emploi est beaucoup plus complexe qu'il n'y parait. C'est à une refonte structurelle de l'économie qu'il faut s'atteler. Nous savons très bien qu'aujourd'hui l'essentiel de l'emploi se concentre sur l'emploi qualifié, ce qui pose des problèmes importants concernant les travailleurs non qualifiés. Nos sociétés sont entrées dans l'ère de la post-industrialisation et des services. Or, quid des travailleurs non qualifiés? Le principe de destruction-création permet peut-être de renouveler le travail et de favoriser l'innovation mais il se fait dans un sens précis et irréversible : celui d'une destruction des emplois non qualifiés pour celui de la création d'emploi qualifié. Si vous détruisez les emplois de caissiers dans les grandes surfaces, pour y mettre des machines automatisées à la place, vous créez du chômage supplémentaire. Mais cette disparition d'une forme d'emploi est aussi créatrice d'une autre forme d'emploi : il faudra des spécialistes en informatique, des ingénieurs, etc. pour faire fonctionner et entretenir ces mêmes machines. Peut-être qu'au total, le stock d'emploi restera le même, mais les emplois nouvellement créés diffèrent radicalement des emplois supprimés. Ce sont les travailleurs à faible qualification qui trinqueront!
Certes, les entreprises sont au centre du processus économique. Ce sont elles qui créent des biens, des richesses, qui investissent, qui emploient et qui permettent de consommer. Mais encore faut-il que la répartition des richesses créées se fasse de manière équitable. Je sais que le politique n'est plus maître à bord, et que l'économie mondialisée lui laisse peu de marges de manoeuvre. Mais s'il y a encore bien un domaine qui lui est propre c'est celui de la redistribution. L'économie permet de produire des richesses, elle permet de distribuer les revenus engendrés par la production de ces richesses et elle permet la consommation. Mais le politique peut encore intervenir au niveau de cette redistribution, pour essayer de la rendre la plus égalitaire possible. Pourquoi ne pas taxer les grandes entreprises qui n'embauchent pas alors même qu'elles s'implantent sur des zones franches, ou qu'elles bénéficient d'avantages fiscaux de la part de l'Etat. Pourquoi à l'inverse ne pas récompenser les entreprises qui embauchent, qui produisent et qui sont créatrices de richesses et porteuses d'innovations. Ceux qui mettent l'entrepreneur au centre (à juste titre je pense) du système ne sont pas sans savoir que J. Schumpeter préconisait déjà de mettre en place un tel système. Les entreprises qui embauchent doivent être récompensées. De la même manière, il me semble judicieux pour ceux qui souhaitent effectivement travailler davantage de retirer les charges sociales qui pèsent sur les heures supplémentaires comme le prône M. Sarkozy. Cependant sa vision est purement idéologique et ne servirait que l'entreprise et non le travailleur, car celle-ci privilégierait l'emploi d'heures supplémentaires sans coût supérieur plutôt que l'emploi de nouveaux salariés. Oui, pour la suppression des charges qui pèsent sur les heures supplémentaires à condition d'y lier une obligation d'embauche en parallèle, ou pour le moins des sanctions pour les entreprises qui useraient trop des heures supplémentaires sans créer d'emplois.
Je pense qu'il faut un vrai débat de fond sur la question de l'emploi car il n'y a pas de recettes miracles, ni de solutions simples ou idéologiques. Je pense aussi qu'il est nécessaire de distinguer les PME des grandes entreprises qui ne sont pas confrontées aux mêmes problèmes et réalités économiques. Les premières sont globales et dépendantes du capitalisme financier. Les secondes sont encore beaucoup plus ancrées dans le tissu local et souvent liées à un capitalisme familial ou à l'autofinancement. Ce sont donc deux systèmes forts éloignés qu'il faut traiter séparément.
Publié par deusexmachina à 23:12:41 dans politikom | Commentaires (1) | Permaliens
Depuis quelques jours, la classe politique dans son entier s'ébroue et se divise autour de la question de la fiscalité et notamment de la situation des classes moyennes. M. Copé, ministre délégué au budget a affirmé qu'à 4000/mois pour un ménage seul, on appartenait toujours aux classes moyennes et que bon nombre de nos compatriotes se trouvait dans cette situation. Taxer les revenus supérieurs à 4000 comme l'avait proposé M. Hollande reviendrait donc encore une fois à faire peser l'essentiel de la fiscalité et des recettes de l'Etat sur le dos des classes moyennes.
Depuis, un brouhaha général s'est emparé du monde médiatico-politique pour tenter de définir des contours à ce concept de classe moyenne ? Qu'appelle t-on classe moyenne ? A quels revenus correspondent-elles ? Doit-on parler de LA classe moyenne ou plutôt DES classes moyennes ? C'est à cet ensemble de questions que nous allons modestement tenter d'apporter un éclaircissement.
■ Le concept de classe sociale
Avant tout, il nous faut revenir sur le concept même de classe sociale. Et pour ce faire, un détour historique et conceptuel est nécessaire. Le premier à avoir défini la notion de classe sociale est Karl Marx. Son concept repose sur un constat simple : à l'époque où il écrit (milieu XIX), l'Europe occidentale est en pleine phase d'industrialisation (plus exactement l'Angleterre, la France, l'Allemagne, l'Italie du Nord, l'Europe du Nord ouest). Il constate donc un profond bouleversement dans le paysage social et économique. L'industrie se développe et avec elle une nouvelle forme de rapports sociaux qu'il nomme des rapports sociaux de production. D'un côté, se situent les propriétaires de capital, qui peuvent avancer des fonds suffisants pour produire des biens, mais qui manquent de bras pour les fabriquer (ceux qu'il appelle les capitalistes), de l'autre se trouvent les propriétaires de leur seule force physique, aptes à fabriquer les biens grâce aux « bras » qu'ils représentent. En revanche, eux n'ont pas les moyens suffisants pour engager des fonds. Ils ne disposent que de leur simple force de travail (il les appelle les prolétaires).
On a donc deux catégories d'individus distincts qui vont chercher à se lier au sein du processus de production : les capitalistes ont besoin de « bras » pour produire des biens, les prolétaires ont besoin des capitalistes pour faire fructifier leur travail et leur production. Mais nous dit Marx, ce rapport de production marchande entre capitalistes et prolétaires est un rapport inégalitaire. En effet, les capitalistes vont cherche à dégager un maximum de profit (pour s'enrichir mais aussi pour investir, pour remplacer les machines, et pour produire encore davantage) tandis que les salariés vont essayer d'améliorer leur conditions de travail et de salaire afin de bénéficier de revenus suffisants pour pouvoir faire vivre leur famille. ce faisant cet antagonisme entre ces deux catégories sociales va induire un rapport conflictuel permanent entre capitalistes et prolétaires.
Pour Marx, ces deux catégories sociales constituent ainsi deux classes sociales distinctes. Une classe sociale se définit pour lui comme un groupement individus liés les uns aux autres autour de trois axes communs :
- une homogénéité socio-économique
- une identité collective d'appartenance à une classe sociale
- une lutte permanente entre deux classes antagonistes
Pour Marx, une classe sociale se définit donc avant tout par un sentiment fort et marqué d'appartenance à une classe sociale. Ce sentiment est d'autant plus prégnant que l'antagonisme de classes est important. En effet, la bipolarisation de la société en capitalistes et prolétaires, elle-même liée à une lutte de classe nécessite que chacun se situe par rapport à un camp. La lutte est donc à ce titre structurante de l'appartenance de classe et donc de l'identité sociale de classe. Enlevez la lutte, vous ôtez en même temps le sentiment d'appartenance. En outre, les classes sociales sont relativement homogène socio-économiquement : les ouvriers sont pauvres et ont juste le nécessaire pour entretenir leur famille et leur permettre de nourrir les enfants (future force de travail) ; la bourgeoisie est aisé et vit dans l'opulence et l'exploitation de la classe ouvrière. On est donc dans un rapport social inégalitaire non pas parce que les capitalistes sont plus aisés que les ouvriers, mais parce que les capitalistes exploitent les ouvriers.
En effet, la valeur d'un bien pour Marx correspond à sa valeur-travail, c'est-à-dire la quantité de travail qui a été nécessaire à sa réalisation (production). Cette quantité de travail se rapporte donc à toute la chaîne de fabrication du bien (machines, transports, biens d'équipement et salaire versé aux ouvriers). Or, le prix du bien su le marché (qui devrait coïncider avec sa valeur-travail) est supérieur à la quantité de travail qui a été nécessaire à sa confection. Donc les capitalistes s'enrichissent en exploitant la classe ouvrière.
De là naît et se propage la lutte des classes.
■ L'apparition de la classe moyenne
Cette approche marxiste de la notion de classe sociale a dominé jusque dans les années 50. Mais au sortir de la seconde guerre mondiale, les grands pays industriels entrent dans une phase de croissance soutenue et pérenne sur près de 30 ans (1946-1974). Jean Fourastié leur a même donné le nom devenu célèbre de Trente Glorieuses. On assiste alors à de profondes transformations sociales et économiques. Sans entrer dans le détail nous pouvons néanmoins en souligner quelques unes.
► Sur le plan économique :
- développement du secteur industriel (3/4 de la création de richesse dans la fin des années 60)
- développement et expansion du modèle fordiste (automatisation, travail la chaîne, robotisation des tâches et augmentation du salaire)
- consommation quantitative (début de la consommation de masse)
- augmentation de la production, donc des richesses, donc des revenus et augmentation des débouchés : la croissance s'auto-entretient.
- politique interventionniste de type keynésienne (la demande crée l'offre : il faut donc relancer la consommation, qui va relancer la production, donc l'emploi, quitte à ce que l'inflation grimpe)
- période de plein-emploi
► Sur le plan social
- mise en place du Welfare State (l'Etat-Providence)
- mise en place des congés payés, diminution progressive du temps de travail et augmentation de la productivité globale
- « embourgeoisement » de la classe ouvrière (Alain Touraine)
- accès massif aux biens de consommation (voitures, biens électroménagers, etc.) on entre dans une période de consommation de masse. Ouverture des premiers supermarchés.
Tous ces facteurs ont concouru à la transformation radicale de la société française et ont contribué à faire émerger une nouvelle classe sociale : la classe moyenne.
En effet, durant ces années fastes, la classe ouvrière (ou populaire selon les auteurs) a vu son niveau de vie augmenté sensiblement. L'accès aux biens d'équipements ménagers et à l'automobile, réservés avant guerre aux couches les plus aisées de la population, commence à se diffuser dans l'ensemble de la société. Les ouvriers grâce à leurs revenus salariaux meilleurs et au développement du crédit, peuvent devenir propriétaire. On parle alors d'embourgeoisement de la classe ouvrière, laissant penser que les écarts de revenus entre riches et pauvres vont continuer à s'amenuiser encore. C'est à cette époque que la consommation de masse et la notion de culture de masse fait son apparition. La classe moyenne gagne du terrain sur la classe ouvrière qui semble être condamnée à disparaître. Or, si la classe moyenne se développe et la classe ouvrière décline, la notion même de lutte des classes n'a plus lieu d'être. Ce concept repose sur la bipolarisation antagoniste de la société en deux classes distinctes. En accédant à la propriété, à la consommation, aux loisirs, etc. les ouvriers quittent leur statut social d'exploités et se rapprochent de la classe bourgeoise. Tout se passe comme si la société tendait à se concentrer autour de cette classe moyenne de plus en plus imposante, aux comportements homogènes et à l'ethos de vie relativement proche (consommation, culture de masse : on parle même de moyennisation de la société).
Dès lors l'analyse en terme de classe sociale, telle qu'elle a été théorisée par Marx perd de sa pertinence. Mais depuis la crise des années 70, cette analyse tend à refaire surface. On parle aujourd'hui de plus en plus des difficultés des classes moyennes (sans savoir ni à quoi, ni à qui elles se réfèrent) qui s'appauvrissent. Mais qu'en est-il réellement de la situation actuelle ? Peut-on encore parler d'une classe moyenne ? L'analyse en terme de classe sociale est-elle encore pertinente ?
■ La réalité des revenus des ménages actuels
Depuis le début des années 80, à la crise conjoncturelle de 1974 et 1979 (chocs pétroliers et augmentation énorme du prix du pétrole, donc des matières premières et de la production), s'est ajoutée une crise structurelle plus profonde et plus sourde (tertiarisation de l'économie, déclin du secteur industriel, fin du fordisme, consommation qualitative, développement des produits à haute valeur ajoutée c'est-à-dire la haute technologie, réorganisation de la production et inadaptation partielle de la formation, mondialisation des échanges, etc.) qui continue aujourd'hui encore à grever l'économie française et le niveau de l'emploi. Si bien que depuis peu, certains économistes et sociologues reprennent le thème de la dualisation de la société entre d'un côté des riches qui s'enrichissent davantage, et de l'autre des pauvres qui s'appauvrissent encore plus. Si bien que l'émiettement des extrêmes au profit d'un rapprochement autour d'une grande classe moyenne durant les Trente Glorieuse s'est retourné au profit d'une distanciation de plus en plus marquée entre le bas de l'échelle sociale et le haut de cette même échelle. Un auteur reconnu pour son analyse des classes moyennes, Louis Chauvel (dont le dernier ouvrage s'intitule « Les classes moyennes à la dérive » je crois) montre comment depuis plusieurs années on assiste à une paupérisation de la classe moyenne.
D'ailleurs plutôt que parler de la classe moyenne, il convient mieux de parler des classe moyennes, tant la réalité interne diffère entre les ménages appartenant à cette catégorie.
Mais alors qu'est-ce qui définit la classe moyenne ? Si on ne s'en tient qu'au niveau des revenus (facteur économique), on pourrait dire que les classes moyennes sont celles qui se situent aux alentours du revenu médian des ménages français (revenu médian = revenu au-dessus et en-dessous duquel se situent 50% des individus). Or quel est ce revenu médian ?
M. Copé a l'air de penser qu'à 4000/mois pour un individu seul, on appartient encore aux classes moyennes. Or, à ce niveau de revenu pour un individu seul, on fait partie des 5% des ménages les plus riches de France. Sauf à considérer que les couches les plus aisées font partie des classes moyennes, on est bien loin d'une quelconque réalité de terrain. Peut-être que notre cher ministre ne côtoie que des amis qui dépassent les 4000/mois, mais qu'il ne se dise pas être proche des français et de leur préoccupation (à moins de les connaître réellement).
En réalité pour un ménage composé d'un seul individu, le revenu disponible (après déduction des impôts et versements des différentes prestations sociales) médian s'élève à 1182/mois. A partir de ce seuil médian, on pourrait dire que l'ensemble des classe moyennes se dispersent sur la totalité des revenus compris entre les 20% les moins riches et les 20% les plus riches. Pour un ménage seul, on aurait alors la situation suivante : les revenus se situeraient entre 850/mois au moins et 1717/mois pour les plus élevés.
En France, si vous vivez seul, et que votre salaire est supérieur à 1717 mensuels, vous faites alors partie des 20% les mieux payés ! On est très loin de ce que nos politiciens si bien informés semblent nous dire.
Pour un ménage en couple sans enfant, la fourchette est la suivante :
Revenu médian = 2234/mois
20% des ménages gagnent moins de 1554/mois et 20% gagnent davantage que 3238/mois. A considérer que les classes moyennes se situent dans cette fourchette, on peut raisonnablement dire qu'entre un couple à 1554/mois et un couple à 3238/mois, on n'a pas nécessairement le même style de vie.
Pour le premier, les fins de moins risquent d'être difficiles et le moindre imprévu peut faire basculer le couple dans les difficultés financières (pour autant on pourrait les qualifier de classe moyenne). Pour les seconds, les RTT sont profitables pour partir en week-end et parer aux imprévus de la vie.
Si on reprend maintenant notre définition de la classe sociale, à savoir forte identité de classe, sentiment d'appartenance à une classe sociale et style de vie et situation économique similaire, on est loin de correspondre à une telle définition. Non seulement la classe moyenne est plurielle, donc il convient mieux de parler des classes moyennes, mais en plus, peu de personnes se ressentent appartenir à cette classe moyenne. Celle-ci est souvent assimilée à un couple dont l'un des deux conjoints est cadre supérieur et où l'autre travaille également. Qui se dirait appartenir aux classes moyennes avec des revenus pour le couple avoisinant les 2000/mois lorsqu'il y a le loyer, les charges courantes, les frais de déplacement et d'entretien de la voiture à payer ?
Alors messieurs les hommes politiques, ayez un peu plus de décence lorsque vous évoquez le salaire des classes moyennes. Non seulement à 4000/mois pour un individu seul, on est bien au-dessus de la notion de classe moyenne, mais même un couple sans enfant n'entre pas dans cette catégorie, puisqu'à partir de 4000/mois, un couple fait partie des 10% des ménages les plus riches de la population. Certes, la seule variable économique n'est pas suffisante. Les idées, les styles de vie, les statuts sociaux, les valeurs pourraient être prises en compte afin d'avoir une vision plus juste de la notion de classe sociale telle qu'elle a été définie.
Aujourd'hui, l'identité de classe a disparu. Même l'identité ouvrière n'existe quasiment plus, ou dans quelque corporation de métier bien spécifique.
Un peu plus de retenue et de connaissance dans la situation des ménages français permettrait peut-être aussi d'avoir une approche plus construite et mieux réfléchie du problème de la fiscalité, qui est certes un sujet essentiel, mais qui mérite d'être traité avec davantage de rigueur, loin de toute idéologie partisane et des querelles de nos amis décideurs !
Publié par deusexmachina à 19:15:01 dans homo economicus | Commentaires (1) | Permaliens
Au lendemain du second tour de la présidentielle, la majorité des français se sont réveillés soulagés. Soulagés d'un cauchemar commencé quinze jours plus tôt sans que personne n'aie pu le prévoir. Soulagés d'avoir vu triompher, au moment même où elle était le plus menacée, la démocratie. Mais après cette éclatante victoire de la république, ne nous laissons pas aveugler par sa trop vive clarté. Car derrière les apparences se cachent le spectre de l'ignoble, de l'indicible, le visage du néo-fascisme et de la xénophobie.
La large victoire obtenue au soir du 5 Mai ne doit pas occulter la troublante et effrayante réalité du scrutin éprouvée 15 jours auparavant.
Ne nous voilons pas la face. La victoire d'hier, certes nécessaire, n'est que le masque qui couvre des lendemains moins glorieux, l'apparence salvatrice cachant un certain « dés-être » social. Il serait dès lors inimaginable de faire fi de triomphalisme bien trop rapide et de lever les bras au ciel en clamant à la victoire des idéaux républicains et démocratiques. Non, la Bête n'est pas morte, tout juste est-elle blessée. Il reste dans ce pays plus de 5 millions de citoyens prêts à se rallier à la cause lepéniste et ce malgré le tintamarre médiatique et la déferlante humaine qui ont dénoncé les funèbres oraisons de ce chant xénophobe et raciste. Combien sont-ils en ce mois de janvier 2007 désormais ? Les médias, pour une fois, dans leur prise de position avouée, dans leur subjectivité affichée en lieu et place de leur pseudo sacro-sainte neutralité autoproclamée ont permis de relayer ce flot humain lancé à l'assaut de la rue pour crier son refus de l'extrémisme. Plutôt que de feindre une pseudo-objectivité, les médias ont concouru à dénoncer le visage hideux du néo-fascisme qui tentait avec beaucoup de difficultés de se dissimuler sous les fresques d'une apparence quasi-angélique, au costume d'une blancheur candide et aux paroles à l'accent papal. Reconnaissons que le masque a vite cédé sous le poids du soulèvement populaire. Derrière cette façade séraphique trop fragile, la Bête a vite refait surface pour hurler à la tricherie, à l'infamie, et à la tyrannie despotique des médias. Bref, à tout ce dont elle se nourrit et avec quoi elle croît toujours davantage. Car si hier plus de 15% de la population a voté Le Pen, combien seront-ils demain ?
Ne croyons pas la bête déchue. Elle n'est pas morte. Déjà, elle prépare sa vengeance, prête à se nourrir de son excès de victimisation, prête à envoûter et à se gargariser des énergies nouvelles qui l'ont ralliée. Et tandis qu'en surface, la République se relève, fière d'exhiber ses principes et ses règles démocratiques, dans l'ombre travaille le Malin, à l'abri des flashs et des crépitements luminescents de la société bien-pensante. Aussi, il serait de bon augure que nos dirigeants, mais que nous aussi simple citoyens de France, prenions nos responsabilités et n'entérinions pas si vite le spectre de la haine et de la xénophobie qui s'est dressé hier.
Dans un monde qui va de plus en plus vite, dans une société du zapping, de la sursaturation informationnelle qui débouche paradoxalement sur un sentiment de plus en plus marqué d'indifférenciation généralisée et de « je-m-en-foutisme » social, n'oublions pas trop vite les errements d'hier. Apprenons à retenir les leçons avant d'en tirer les conséquences. Pour ne pas laisser l'extrémisme refaire surface, il est nécessaire de toujours l'avoir à la conscience. Il est nécessaire de bien se souvenir que toutes les dictatures se sont nourries de l'exclusion et du déni d'une partie de la population. Que tous les régimes autoritaires, avant de parvenir au pouvoir ont réussi à gagner les ferveurs des couches populaires et souvent aussi via la complicité des couches dirigeantes. N'oublions pas non plus que la démocratie n'est pas un dû, mais un acquis social qui, s'il ne s'est pas fait en un jour peut être défait en une nuit.
Cessons donc de nous leurrer à penser que la France est un pays magnifique où le racisme, la haine et la xénophobie n'existent pas. Bien sûr qu'ils existent, il y aura toujours des individus pour croire à l'inégalité des races, il y aura toujours des ignares, des révisionnistes, des négationnistes, des abrutis pour croire à tout cela (une infime partie) mais il y aura aussi tout les autres : ceux qui ont perdu l'espoir, ceux qui sont laissés pour compte, ceux qui sont les exclus du système économique et social (la majorité). Pour tout ceux-là, si les politiques actuels ne font rien, demain ils grossiront les rangs lepénistes ou megrétistes (sarkozystes ?). On sait ce qu'on perd, mais on ne sait pas ce qu'on gagne dit le dicton. Certes, mais lorsqu'on n'a plus rien à perdre...
Donc pas de triomphalisme. Car même si M. Le Pen a été défait hier, ses idées et son talent d'orateur ont commencé à s'immiscer doucement dans les consciences. Une fois qu'on a laissé le diable entrer chez soi, il ne demande plus à ce qu'on l'en sorte. Et petit à petit, il s'installe, on s'habitue à sa présence, il effraie moins, il terrorise moins. Et tel un mal qui nous ronge, il grandit et grossit jusqu'à gangrener l'ensemble du corps social. Il est temps de réagir ; mais il est déjà trop tard, le corps est trop souffrant, il s'effondre, il va mourir...
C'est ce qu'on appelle plus communément la « lepénisation » des esprits.
Méditons en guise d'avertissement ce bon mot de Thomas Jefferson : « Si tu es prêt à sacrifier un peu de ta liberté pour un peu plus de sécurité, alors c'est que tu ne mérites ni l'une ni l'autre. »
Publié par deusexmachina à 14:52:47 dans politikom | Commentaires (1) | Permaliens
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