• Les inégalités sociales

    Devenir ce que l'on naît ou être ce que l'on devient?

     

    L'Etat, dans ses fonctions de justice sociale, (Etat-providence) a pour but de réduire les inégalités sociales. Cette réduction des inégalités peut porter sur deux leviers différents : soit on recherche à réduire les inégalités de fait, soit l'on travaille à la réduction des inégalités de destinée. Selon que l'on privilégie l'une ou l'autre des deux approches, on a deux visions différentes de la société et de l'Etat social :
    - Privilégier la réduction des inégalités de fait, ou de conditions, se situe dans une approche statique et collective de la société, où l'on cherche à modifier les conditions de vie entre classes sociales différentes par une justice sociale redistributive plus harmonieuse. L'impôt sur le revenu participe de ce mode de fonctionnement : on prélève davantage à ceux qui ont plus afin d'en redistribuer une partie à ceux qui ont moins : on essaie de réduire les inégalités sociales entre classes sociales. C'est une approche plus socialiste et égalitaire de la société.
    - De l'autre côté, privilégier la réduction des inégalités des possibles ou des chances, se situe dans une approche plus dynamique de la société, où l'on prend en compte la trajectoire individuelle, le parcours biographique des individus. Par exemple, l'Etat va fournir une aide financière avec le système de la bourse aux étudiants en difficulté afin de faciliter leurs conditions de vie étudiante. L'aide est individualisée et s'inscrit dans un projet d'étude, destinée à aider ceux qui ont moins de revenus économiques à l'origine.
    Cette approche est plus individualisante et vise à rétablir l'équité. 


    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Mais en réalité, les deux types d'égalités sont intimement liées : l'égalité de fait ne résout pas la question de la persistance de l'immobilité sociale des enfants issus d'une classe sociale donnée (devenir ce que l'on naît). Or, cette injustice de destinée est aujourd'hui considérée comme beaucoup plus injuste que celle des conditions, que l'injustice de classe (être ce qu'il devient). On n'accepte pas qu'un enfant, sous prétexte qu'il est né dans un milieu ouvrier, n'ait pas les mêmes chances qu'un autre de faire des études et de réussir à s'élever socio-professionnellement. En revanche, on accepte plus facilement les inégalités de conditions dans un système méritocratique, puisqu'on les réfère à un investissement moindre de la part des plus démunis. 
    <o:p> </o:p>En conséquence, il est plus légitime d'agir sur les inégalités des chances car cela est mieux accepté. On est prêt à donner davantage pour offrir toutes les chances à un enfant de réussir à l'instar d'un autre « mieux né » que lui. En revanche, il est plus difficile aujourd'hui de mobiliser les gens et de rendre légitime une mesure qui vise à prendre aux plus favorisés pour redistribuer aux plus démunis, et ce d'autant plus aujourd'hui qu'on assiste à une individualisation croissante de la société et avec elle à une responsabilité plus grande de sa situation sociale. Pour le dire simplement, les pauvres sont pauvres parce qu'ils le veulent bien et il n'est pas juste de prendre une partie des revenus des plus aisés pour le rendre aux plus démunis.
    <o:p> </o:p>

    Cette vision peut être critiquée, car elle est révélatrice d'un écueil de la solidarité, d'un affaiblissement des collectifs. Mais elle est liée à l'individualisation de la société. Chacun devenant responsable de ses choix, il l'est de sa situation.

    - C'est pourquoi dans cette configuration sociale, il est injuste qu'un individu devienne ce qu'il est naît : il n'a pas le choix, il n'a pas de prise sur sa vie : sa responsabilité n'est pas engagée. Or dans une société individualiste, il est inacceptable de laisser passer ce genre de chose.

    - En revanche, il est moins injuste d'être ce que l'on devient : si l'individu a des conditions de vie médiocres, il n'avait qu'à travailler, s'investir davantage et se lever plus tôt ! Sa responsabilité est en partie engagée dans les représentations communes que l'on se fait. Il n'est donc pas immoral de ne pas vouloir contribuer à donner une partie de ses revenus. En revanche, on peut toujours le faire par pure générosité laïque (qui relève toujours d'une forme de charité chrétienne latente) et alors on se sent mieux : on se sent grandi d'avoir aidé personnellement le faible.
    <o:p> </o:p>Cela ne signifie pas pour autant que toute forme de justice sociale a disparu. Ne soyons pas si cynique. L'optimisme nous force à croire que l'individualisation a consacré une nouvelle forme de justice sociale : celle qui vise à endiguer les inégalités des chances.
    On préfère désormais des protections sociales attachées à l'individu plutôt qu'à des collectifs, à des classes sociales. Des protections qui visent à promouvoir l'individu et son épanouissement plutôt qu'à résorber des inégalités de classes.
    <o:p> </o:p>En réduisant les inégalités des chances, on influe également sur la résorption de l'inégalité des conditions, puisque on cherche à favoriser alors la mobilité sociale et donc agir à terme sur les conditions de vie des individus. Néanmoins, le danger inhérent à ce genre de mesures est de considérer les inégalités de fait comme irréductibles et décider de ne plus agir dessus.
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>Je repère néanmoins deux autres effet pervers :
    -         les mesures d'équité sociale, en décidant de donner plus à ceux qui ont moins, portent le risque de voir ceux qui ont moins de se sentir floués (Problème de la discrimination positive).  

    -         En individualisant le système, on prend le risque de faire peser l'entière responsabilité de l'échec sur l'individu lui-même et en conséquence d'autant moins par la suite vouloir agir au niveau de la réduction des inégalités de conditions.

    <o:p> </o:p>Néanmoins, cette attitude coïncide mieux avec les aspirations de la société actuelle. Individualiser et responsabiliser, au lieu de redistribuer de manière indifférenciée et collectivement. Certes, l'orientation actuelle est bonne et légitime, il ne faut seulement pas qu'elle masque la réalité de la seconde.
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p> Du fait des transformations de la sphère économique, les inégalités sociales persistantes ont changé dans leur appréciation, pas forcément dans leur réalité effective. Si objectivement, les inégalités de classes persistent, ce ne sont plus celles-ci qui sont subjectivement considérées comme les plus injustes.  Aujourd'hui les inégalités sociales « ne s'inscrivent plus dans un contexte de rapports sociaux de force édifiées autour d'une identité de classe forte, mais désormais elles s'inscrivent dans un contexte de sollicitation individuelle, où chacun est amené à se responsabiliser et à agir personnellement dans son travail. Elles renvoient davantage à une lecture en terme d'échecs/réussites individuelles qu'en terme de lutte des classes. (...) « Les inégalités renvoient de moins en moins à la division sociale du travail entre grandes catégories de salariés et de plus en plus à l'idée d'une inégale distribution des capacités personnelles à faire face aux exigences du marché du travail[1]» 
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>Néanmoins, cette modification idéologique du rapport à la société (rapport direct de l'individu au tout, et non plus médié par l'appartenance de classe), ne sonne pas la fin de la protection sociale et de la solidarité (je me force à le croire, en idéaliste que je suis). Celles-ci ont changé de forme mais conservent à mon sens toute leur importance :
    La baisse de l'injustice liée aux inégalités de fait est attachée à la déréliction de la société holiste et de la structure sociale en terme de classes, mais à la place s'y substitue une recrudescence des injustices liées aux inégalités des possibles, et aux inégalités dynamiques (intra-catégorielles) qui s'accompagnent d'un affaiblissement du sentiment d'appartenance à des collectifs catégoriels. A défaut de pouvoir/vouloir résoudre les inégalités ex post, on cherche désormais à les résorber ex ante.


    [1] L. Maurin, L'égalité des possibles, Rép. des Idées, 2007, p. 71.



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