• le grondement de la France d'en bas

    Déjà, la France périphérique commence à se faire entendre : murmures fragmentés, grondements sourds montent du « peuple d'en bas » : les Bonnets rouges, à la base un plan social dans une usine agroalimentaire de Saint Brieuc et la destruction d'un portail écotaxe, se transforment en une contestation généralisée face au gouvernement, réunissant des catégories sociales différentes (ouvriers, employés, petits commerçants, petits patrons) venant se heurter à la lecture classique de la lutte des classes. Ce mouvement, épiphénomène pour l'instant, mais révélateur des changements sociétaux profonds qui traversent la société française, ne luttait pas contre les riches, les capitalistes, le patronat, mais plus généralement contre les décisions européennes, la crainte de la perte de l'identité bretonne. En outre, le mouvement est parti des petites villes et des territoires ruraux, pas de Rennes ni de Nantes. Ce sont les territoires qui subissent de plein fouet les restructurations du tissu industriel, enchaînant les plans sociaux et les licenciements, l'impression d'être « laissés sur le carreau » par une mondialisation qui avance et avale les petits.

    C'est cette France qui semble aujourd'hui seréveiller, non plus dans un désir d'en démordre avec les capitalistes selon une grille de lecture marxiste qui a prévalu jusque dans les années 80, mais sur des enjeux culturels et identitaires à la fois plus profonds et moins identifiables.

    Ces populations voient la mondialisation se refermer sur elles non pas comme une opportunité (contrairement aux grandes villes qui en profitent largement) mais comme une menace pour leur emploi, leur dynamisme, leur identité. Ceux qui le peuvent (les plus diplômés et au capital économique et culturel plutôt dominants) fuient tandis qu'une grande partie de la population voit son capital économique s'amoindrir entre risque de perte d'emploi et dépréciation de la valeur immobilière avec l'érosion démographique.

    Ces difficultés sont le moteur de la radicalisation d'une partie de cette population qui ne trouve plus dans les partis politiques classiques de réponses à ces problèmes. Le FN l'a bien compris, qui a débuté sa mue il y a une dizaine d'années, passant de revendications idéologiques d'extrême droite classique (dérégulation, libéralisation des secteurs publics, diminution des impôts, des aides sociales, etc.) à des revendications beaucoup plus socialisantes (défense de la laïcité, des valeurs républicaines, après avoir constaté que l'essentiel de ces nouveaux électeurs venaient de ces territoires périphériques : classe ouvrière et classe moyenne inférieure péri-urbanisée en plus de ces bastions traditionnels.

     

    D'ailleurs, la carte suivante est assez révélatrice de la transformation opérée par le FN : alors que ces bastions traditionnels ont accusé un léger repli (Est et Sud Est de la France), le FN a conquis de nouveaux territoires, essentiellement ruraux de l'Ouest, traditionnellement à gauche. (plus le rouge est foncé, plus le FN a gagné des voix par rapport à la dernière élection présidentielle, et inversement, plus le bleu est foncé, plus la perte est importante).

    On constate également quelques points bleus au milieu de la marée rouge à l'Ouest et au Sud : ce sont les grandes métropoles qui résistent confirmant la thèse de l'auteur d'une métropolisation profitable (Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nantes, Tours, Orléans).

     

    Perte d'emploi, perte de sens, perte d'identité sont les trois moteurs de la radicalisation d'une partie de la population française, située sur les territoires périphériques de la République, zones rurales, moyennes et petites villes de province en partie avalées par le phénomène de métropolisation qui attire et concentrent l'essentiel des créations de richesse et des flux de population et de capitaux. Ce double mouvement contradictoire (« métropolisation » contre « périphérisation ») est aussi celui de l'accélération sociale, qui conduit à perdre le sens des choses à mesure où le rythme social s'accélère, faisant perdre à ceux qui ne disposent pas des ressources économiques, culturelles et sociales suffisantes pour y faire face, le sens même de leur identité. Ce que les sociologues nomment la désynchronisation (cf. un billet précédent sur l'accélération sociale) est en grande partie responsable de ce mouvement contestataire de radicalisation grandissante.

    Radicalisation qui n'a donc rien de superflu, d'épisodique, encore moins d'absurde comme on l'entend parfois (justifiant de manière rhétorique qu'elle n'est donc pas légitime, donc pas défendable) mais au contraire très rationnelle dans le sens boudonien du terme, où ces gens ont de bonnes raisons d'agir comme ils agissent. Si une partie de cette population vote FN, c'est qu'elle constate moins l'échec que surtout l'absence de discours politique empiriquement fondé sur ce qu'ils vivent au quotidien, et qui vont alors chercher dans le FN ce qu'ils ne trouvent plus ailleurs : une oreille attentive à leur désespérance sociale et politique.

     

    1. la présente carte est issue de l'ouvrage de Emmanuel Todd et de Hervé le Bras, Le mystère français, Seuil, 2013. 

    2. la théorie de l'accélération sociale est l'oeuvre de Harmut Rosa, sociologue allemand, sur laquelle j'ai déjà publié plusieurs billets.


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