• La pensée économique des scolastiques (XI-XIII)

    A partir du XI siècle, l'Europe connaît une croissance importante. L'amélioration des techniques agricoles (assolement triennal et défrichement) permet d'accroître la production alimentaire. Dans le même temps, les relations avec l'Orient se développe (parallèlement aux Croisades qui ont ouvert des voies commerciales) et le commerce du textile de de la production artisanale s'accroît. Cette croissance est à la fois cause et conséquence du développement démographique rapide de l'Europe à cette époque. Entre le XI et la fin du XIII siècle, la population européenne passe ainsi de 40 à 70 millions. Des villes émergent qui concentrent les activités économiques, bancaires et commerciales. Elles vont devenir de vrais carrefours d'échange économique (et social) provenant du monde entier : Gand, Bruges, Gènes, Florence.

    Cette période de croissance (initiée également par la relative paix qui régnera sur l'Europe durant près de trois siècles avec la domination incontestée de l'Eglise) est considérée par l'historien Georges Duby comme une révolution agricole médiévale1, associée à « une poussée urbaine incontestable » selon P. Bairoch2 A ce titre, il propose de parler de révolution économique médiévale pour la période s'étalant de 1000 à 1350 environ3. Mais cette période faste prendra fin au XIV, avec le retour des guerres, de la famine (raisons climatiques) et de la maladie (la peste noire décimera environ 40% de la population européenne entre 1357 et 1362!).

     Si le nouveau millénaire s'ouvre par un retour de la croissance en Europe, il marque aussi le retour progressif de la pensée grecque au coeur de l'histoire médiévale. Les intellectuels vont se réapproprier les textes d'Aristote essentiellement (mais aussi de Galien et d'Hippocrate pour l'étude de la médecine) et tenter de les faire concilier avec le dogme catholique.

    C'est la scolastique, à savoir le temps consacré à l'étude, et plus précisément en ce début de XI à l'étude du dogme catholique auréolé de la diffusion par les Arabes des écrits d'Aristote.

     Si on devait rapidement définir la scolastique, on pourrait la considérer comme une école de pensée visant à concilier la théologie avec la philosophie d'Aristote., avec pour but d'unifier le principe de la foi à celui de la raison.

    Le représentant sans doute le plus illustre de cette école est Thomas d'Aquin (1225-1274) qui réussira l'exercice incroyable de concilier les écrits d'Aristote au dogme chrétien. C'est vraiment à partir du XIII siècle que l'Eglise adoptera définitivement les principes aristotéliciens d'explication du monde et le principe ptoléméen du Cosmos. Désormais, ils feront autorité et ne pourront plus être remis en cause.

    Comment Thomas d'Aquin arrive t-il à concilier foi et raison, dogme catholique et pensée grecque?

    Il constate effectivement qu'a priori, la pensée d'Aristote a raison d'être contestée. Mais à l'examen attentif de l'oeuvre, il faut considérer a posteriori qu' Aristote, sans le reconnaître, pose nécessairement le principe du Dieu unique. Comment?

    • le mouvement, principe aristotélicien essentiel, exige un moteur initial nous dit Thomas d'Aquin ;

    • le logique causale qui prévaut dans l'explication des phénomènes nécessite inévitablement une causalité première (causa prima).

    • De même, les différences de degrés dans la perfection des choses et des oeuvres humaines ne peuvent s'apprécier qu'à la mesure d'un étalon absolument parfait ;

    • la finalité (principe finaliste d'Aristote) qui guide les choses dans l'ordre de l'immanence, appelle cependant à une fin des fins conforme au dogme chrétien ;

    • enfin, le couple substance/forme cher à Aristote permet d'expliquer la dualité de la nature humaine entre corps et âme (esprit).

     

    Ainsi, avec la redécouverte d'Aristote et des auteurs grecs, leur diffusion et leur conformité au dogme catholique, l'Eglise va se ranger derrière ces illustres auteurs. Il ne sera plus nécessaire d'aller éprouver ces idées au contact du monde, ni passer par l'observation des choses : il suffira de s'en remettre à l'analyse qu'en avait fait Aristote pour expliquer les phénomènes.

     

    Si la scolastique s'appuie essentiellement sur la philosophie aristotélicienne pour justifier le dogme, elle reprendra également ses idées concernant les problèmes économiques.

    Encore une fois, l'économie n'est pas un domaine autonome, une activité particulière de la connaissance, mais elle reste subordonnée aux principes du message chrétien. Ainsi, les doctrines économiques que nous allons présenter ne valent que parce qu'elles sont conformes au dogme. Il n'y a pas encore de véritable pensée ni encore moins d'analyse proprement économique, juste des règles de conduites et des attitudes qui paraissent répondre au droit naturel de lien divin.

    - La propriété privée par exemple est considéré comme un droit légitime, naturel, mais non absolu. Il est conforme au droit divin, mais celui-ci ne l'impose pas. Cependant, Dieu a créé le monde pour que l'humanité en jouisse ; il est donc normal que chacun ait sa part à la table de Dieu. En outre, la propriété est bonne car il est observé qu'elle stimule les individus au travail.

    - Concernant l'échange, l'idée qui prévaut est celle de la justice commutative initiée par Aristote. Les marchandises doivent s'échanger à leur juste prix. Mais cette notion de juste prix n'est pas clairement définie par les scolastiques. On en reste à une vision descriptive, pragmatique. Il peut s'apprécier et se fixer par l' « estimation commune » (communis aestimatio), donc de manière subjective, mais qui est alors attestée par des hommes non impliqués dans l'échange, et non intéressés (des hommes sages). Il peut aussi être un prix coutumier. Enfin, il est aussi considéré comme égal à son coût de production (valeur-travail). En fait, la marchandise ne peut être vendue à un prix qui spolie le consommateur et/ou qui enrichit le commerçant.  

    « Le "juste prix" est ainsi délimité à l'intérieur d'une fourchette variable selon le temps et le lieu. Vendre au dessus de la limite supérieure (pretium summum) est une injustice commise envers l'acheteur (profit illicite), vendre au dessous de la limite inférieure (pretium infimum) est une injustice commise envers le vendeur, qui ne pourra pas entièrement couvrir les frais de production du bien4. »

    L'idée d'utilité, de rareté ne sont pas encore prises en considération, ou alors marginalement avec Buridan (1364-1429).

    - En outre, tout comme Aristote, le regard porté sur les activités marchandes n'est pas positif, car elles risquent de remettre en cause le bon équilibre de la société,voulue par Dieu. Mais il est encore plus hostile à toute forme de prêt à intérêt, source de déséquilibre et de comportement amoral. L'argent n'est qu'un intermédiaire dans l'échange ; la monnaie facilite les transactions, elle ne doit pas être un instrument d'enrichissement en soi. L'argent n'a pas « à faire de petit » comme disait Aristote. Empruntons à ce sujet un passage de Thomas d'Aquin, dans la Somme théologique (qui reprend précisément les idées d'Aristote sur l'iniquité du prêt à intérêt).

    "Recevoir une usure (usura) pour un prêt d'argent est, en soi, injuste, parce que c'est vendre ce qui n'existe pas et donc, manifestement, constitue une inégalité qui est contraire à la justice. Pour bien saisir cela, il faut savoir qu'il y a des choses dont l'usage implique consommation : le vin se consomme par son usage qui est d'être bu, et le froment par le sien qui est d'être mangé. Dans les choses de cet ordre, on ne doit pas supputer à part l'usage de la chose et la chose elle-même; dès que vous en concédez l'usage, c'est par le fait la chose même que vous concédez; par suite, en ces matières, tout prêt implique transfert de propriété. Par conséquent, celui qui voudrait vendre séparément, d'une part, son vin, d'autre part, l'usage de son vin, celui-là vendrait la même chose deux fois, autrement dit vendrait une chose qui n'existe pas, ce qui serait visiblement pécher par injustice. Par la même raison, c'est commettre une injustice, quand on prête du vin ou du froment, que d'exiger double redevance, à savoir la restitution d'une même quantité de la même matière, et d'autre part le prix de l'usage (pretium usus) ou comme on dit une usure (usura) [...].

    Mais il y a des choses dont l'usage n'implique pas consommation : ainsi user d'une maison, c'est l'habiter, ce n'est pas la faire disparaître. Aussi peut-on dans ces matières considérer séparément l'une ou l'autre des deux choses, ainsi quand on cède à autrui la propriété d'une maison dont on se réserve pour un temps la jouissance; ou inversement, quand on cède à autrui la jouissance d'une maison dont on se réserve la propriété. C'est pourquoi il est licite de percevoir une redevance pour l'usage d'une maison et, en outre, d'exiger la restitution de la maison prêtée, comme il se produit dans les cas de louage de maison. [...]

    Mais l'argent, selon le Philosophe [Aristote] a créé principalement pour servir d'instrument d'échange. Et ainsi le propre et principal usage qu'on peut en faire, c'est de la consommer, c'est-à-dire de le débourser, comme quand on le verse pour des achats. Et par suite, il est, en soi, illicite de percevoir, en retour de l'usage d'une somme prêtée, ce prix qu'on appelle usure (usura)5".

    Ainsi, les objets de consommation immédiate ne peuvent faire l'objet d'un prêt, à la différence des biens dont on use sans les consommer (c'est-à-dire sans les détruire en fait) comme les maisons, où dans ce cas, il devient possible d'effectuer un prêt à l'usage (mais pas à la consommation donc).

    Mais qu'est-ce que l'intérêt? C'est le prix du temps. Or, le temps appartient à Dieu, il n'appartient pas aux hommes. Ils ne peuvent en jouir. L'intérêt est donc contre-nature.

     Pour autant, l'activité économique, comme nous le disions en introduction, se développe fortement entre le XI et XIII siècle. Les prêts pour faciliter la production s'accroissent, les activités bancaires progressent. La doctrine va évoluer à ce sujet et certains types de prêts seront autorisés par les théologiens. Pour autant, les choses touchant à l'argent restent toujours mal vues et déconsidérées. L'économie, à l'époque médiévale signifie toujours « la gestion du foyer » et concerne essentiellement la bonne conduite à tenir dans son foyer pour nourrir sa famille, travailler à sa richesse et économiser ses biens. Les activités commerciales et financières appartiennent à la catégorie des arts pécuniers (artes pecuniativae) activités moins nobles que les arts possessifs (artes possessivae) qui ont pour seule finalité la satisfaction des besoins et dans lesquelles se rangent les travaux agricoles et artisanaux.

    Le regard de l'Eglise et de l'époque reste encore très méfiant à l'égard de l'argent et des activités commerciales intéressées.

     

    1. G. Duby, « La révolution agricole médiévale » in Revue de géographie de Lyon, vol 29, n°4, 1954, pp.361-366.

    2. P. Bairoch, De Jericho à Mexico, Villes et économie dans l'histoire, Paris, 1985.

    3. Dans son oeuvre majeure, Victoires et déboires, t I, Histoire économique et sociale du monde du XVI siècle à nos jours, Paris, Folio Gallimard, 2004, p. 39.

    5. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Question 78, «Du péché d'usure», Paris : Ed. du Cerf, tome 3, 1985.

     


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 20 Juillet 2011 à 19:20
    Thomas...
    Quel baltringue que ce Thomas d'A. Il pourrait faire dire n'importe quoi à n'importe qui...
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