• la pensée économique dans la civilisation arabe (VII-XIII)

    Je me permets ici de faire un bond de quelques siècles, de manière tout à fait arbitraire, en laissant de côté l'héritage romain au point de vue de l'analyse économique. Si l'économie fut prospère sous la Grandeur de Rome (d'environ 150 avant J-C à 395 ap. J-C, date de la scission entre l'Empire d'Occident et l'Empire d'Orient gouverné par Byzance), les romains apportèrent peu dans le domaine des connaissances économiques. Leur approche était essentiellement empirique et pragmatique, sans effort analytique particulier, sauf exception.

    Je vais donc présenter aujourd'hui, dans les (très) grandes lignes, ce qu'a été la pensée économique entre le VII et le XIV siècle, en me détournant volontairement de l'histoire exclusivement occidentale, relativement pauvre durant ces siècles d'obscurantisme sur le plan de l'analyse, pour ouvrir à l'histoire de la pensée économique arabe, alors civilisation prospère.

    A partir du VII siècle, la civilisation arabe connaît un essor sans précédent, sur le plan culturel, scientifique, économique, géographique et religieux (avec la naissance du prophète Mahomet – Mohammed – en 570 et l'avènement de la religion musulmane dès l'Hégire, en 622). Les historiens font dater l'âge d'or de la civilisation arabe à partir de 750 environ sous la califat de Al-Mansour pour s'étendre jusqu'à la seconde moitié du XIII (1258). au XIV, sur lequel nous reviendrons prochainement, la civilisation arabe est déjà dans sa phase de décomposition.

    Durant cette période qui s'étend sur plus d'un demi-millénaire, la civilisation arabe va bénéficier d'un rayonnement important dans le monde et va œuvrer à la sauvegarde et la réinterprétation des textes des anciens grecs, qui feront leur retour en Occident à partir du XV siècle seulement, grâce à leur diffusion par les arabes.

    De nombreux intellectuels ont laissé leur marque, mais deux grands penseurs arabes ont davantage marqué cette époque et dont l'héritage a contribué au rayonnement de l'Occident par la suite. Ce sont Ibn Sida (950-1037) plus connu chez nous sous le nom d'Avicenne (ci-dessous), dont le Traité de Médecine est resté pendant de très nombreux siècles une référence essentielle ; et Ibn Rushd   (1126-1198) plus connu sous le nom d'Averroès (représenté ci-contre), surtout connu en Occident pour avoir commenté et analysé l'œuvre d' Aristote. Nous pouvons les considérer avant l'heure comme des Encyclopédistes, leurs savoirs s'étendant à tous les domaines de la connaissance, philosophie, astronomie, mathématique, médecine, droit, théologie. Ils symbolisent à eux deux la puissance et le rayonnement intellectuels de la civilisation arabe de cette période.

     

     

     

    Qu'en est-il alors plus précisément de la pensée économique sous la civilisation arabe?

    A vraie dire, l'économie est comme en occident, une branche de la philosophie, de la morale ou de la théologie, mais elle n'occupe pas une position autonome, avec ses propres méthodes de conceptualisation. L'économie (qui n'est pas encore une science, il faudra vraiment attendre le XVIII pour cela) est davantage une pratique empirique au service de la loi morale et/ou de la loi divine. L'interprétation économique s'inscrit dans une interprétation du message de Dieu. A ce titre, et pour cette partie, je me réfère essentiellement à l'ouvrage de René Passet1.

    Comme toute interprétation du message divin, il existe de nombreuses variantes et donc de nombreuses manières de concevoir l'activité économique. Ainsi, L'auteur distingue trois grandes interprétations économique du message divin. Nous ne les citerons pas toutes les trois, mais n'en prendront qu'une. Le but ici est juste de souligner combien la pensée économique reste encore balbutiante, inscrite, enracinée dans une pensée qui l'englobe et la subordonne.

    Ainsi, les recommandations économiques qui suivent restent dans le cadre de préceptes, de modèles d'observance, mais n'entrent absolument pas encore dans un cadre analytique global.

    Par exemple, si la recherche du profit et l'augmentation de la richesse personnelle sont bien vues, c'est parce qu'elles sont rendues conformes aux préceptes coraniques justifiant le bonheur par le profit. En revanche, la thésaurisation y est considérée comme négative. Mais pas en tant que limitative au développement et à la croissance économique (si l'épargne n'est pas réinvestie, alors l'argent n'a pas d'utilité, il devient improductif. Mais là on entre déjà dans l'analyse). Si la thésaurisation est décriée, c'est parce qu'elle nuit à l'individu, elle ne le sert point. Ainsi Muqafah écrit : « celui qui a de l'argent et un gain, mais ne sait pas les employer de manière parfaite, voit l'argent s'épuiser sans laisser de trace ; s'il le garde et dépense peu en vivant chichement, cela ne l'empêchera pas de le voir vite s'en aller d'entre ses mains2 ».

    Ce sont davantage des recommandations pratiques, pour des raisons morales, plus qu'une analyse économique qui conditionne la pensée économique.

    Un autre intellectuel3, au siècle suivant (IXème) va en revanche, tout en s'inspirant des principes coraniques, souligner l'avantage qu'il y a en plus de faire des profits, à conserver ses richesses. Son Livre des avares est un plaidoyer fourmillant de recettes pour ne pas épuiser ses richesses. Réduction du nombre d'enfants, sobriété alimentaire, sobriété vestimentaire (le prophète ne réparait-il pas lui-même ses sandales et vêtements?), investissement dans l'élevage et l'agriculture, aux rendements importants, etc.

    Encore une fois c'est au nom de recommandations morales, assise sur une interprétation de la parole de Dieu que l'économie se pense. Nous sommes loin d'une vraie pensée analytique, mais encore au stade de conduites de vie. 

    En réalité, il faudra attendre le XIV siècle pour avoir une vraie réflexion économique en soi qui fasse système (la civilisation arabe a peu produit sur le plan économique, comme du reste la civilisation occidentale à la même époque). Ses titres de noblesse se situent plutôt du côté de la philosophie naturelle (ou sciences naturelles) que du côté de la philosophie morale (sciences humaines aujourd'hui).

    C'est avec l'un des plus grands intellectuels de tous les temps (selon l'historien A. Toynbee) qu'une pensée économique originale va éclore, précurseur des travaux de Montesquieu et même de Keynes! Il s'agit du philosophe (au sens originel du terme, c'est-à-dire d'intellectuel des sciences en général) Ibn Khaldoun (1332-1406) qui va contribuer à concilier les exigences d'une méthode scientifique rigoureuse avec la soumission à la foi divine.

    Mais nous étudierons plus avant sa pensée dans notre prochain billet, tant elle est riche et foisonnante.

     

     

    1. René Passet, Les grandes représentations du monde et de léconomie à travers l'histoire, Paris, LLL, 2010.

    2. Ibn al-Muqafah (Abdallah), Le Pouvoir et les Intellectuels, Paris, Maisonneuve et Larose, 1985, p. 39.

    3. Jahiz, le Livre des avares, Paris, Maisonneuve et Larose, 1951.


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