• La domination masculine (suite)

    Dans la continuité du billet d'hier, voici la suite du résumé de l'ouvrage de Bourdieu. dans cette partie sont abordées les questions ayant trait à la pérennisation de la domination masculine au sein de la société et plus généralement au sein de nos représentations du monde, au travers notamment de l'étude du rapport socio-culturel au corps sexué et aux images respectives de la masculinité et de la féminité. puis sont analysées les structures sociales objectives responsables de cette pérennisation de la différence des genres (construction sociale) entendues et légitimées comme différence des sexes (réalité biologique).

     

         I.  La biologisation du social


    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Dans cette partie, Bourdieu cherche à découvrir les traces sociologiquement enfouies de la domination masculine liée à une vision androcentrique du monde. Il procède à une déconstruction de l' « archéologie historique de l'inconscient » au travers de l'étude de la société paysanne kabyle afin de mettre à jour et de mieux relever ces présupposés naturalisés, mais en réalité historiquement construits, que l'on retrouve dans nos sociétés modernes sous des formes variées.

    L'auteur va particulièrement s'intéresser à un aspect essentiel de la différenciation homme/femme, à savoir l'analyse des corps. A partir de la différence physique des corps, naturelle et biologique, il va étudier les rapports au corps entretenus par les sexes et plus particulièrement le travail social de transformation des corps qui opère différemment. On a tendance à naturaliser les différences dans le rapport au corps entre hommes et femmes en les liant aux différences biologiques H/F sur lesquelles une lecture socio-biologisante vient légitimer ces approches différenciées du corps et de la manière de les éduquer.

    Le travail de l'auteur consiste à historiciser la déshistoricisation de la domination masculine, c'est-à-dire la naturalisation de celle-ci, en rendant au social ce qui appartient au social, au-delà de tout essentialisme de la différenciation inégalitaire.

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    Pour lui ce travail de transformation des corps, cette différenciation dans la manière de mouvoir, d'agir, de penser et de considérer son corps entre hommes et femmes, bref le rapport sexué au corps dépend de plusieurs variables qui se superposent et se conjuguent :

    -         le mimétisme individuel qui agit dans le sens d'une reproduction des corps sexués, sous la forme d'actions individuelles

    -         les structures sociales objectives qui instituent une manière de se « tenir » sexuellement différenciée, qui agissent sous forme de contraintes inconscientes

    -         la construction symbolique de la vision des corps biologiques (force/finesse)

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        i.      image de la masculinité : la noblesse


    <o:p> </o:p>La masculinité est associée à la noblesse. Ainsi tout ce qui renvoie aux domaines masculins est socialement désigné comme pratique noble. En réalité, c'est parce que la pratique est jugée noble qu'elle est masculine. Le champ économique et la sphère de production le démontrent bien. Les postes masculins sont valorisés et valorisant.
    « outre que l'homme ne peut sans déroger s'abaisser à certaines tâches socialement désignées comme inférieures, les mêmes tâches peuvent être nobles et difficiles, quand elles sont réalisées par des hommes, ou insignifiantes et imperceptibles, faciles et futiles, quand elles sont accomplies par des femmes ; comme le rappelle la différence qui sépare le cuisinier de la cuisinière, le couturier de la couturière, il suffit que les hommes s'emparent des tâches réputées féminines et les accomplissent hors de la sphère privée pour qu'elles se trouvent par là même ennoblies et transfigurées.[1] »
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    En réalité ce n'est pas parce que le travail est qualifié qu'il revient aux hommes ; c'est parce qu'il revient aux hommes qu'il est qualifié. Ce faisant, on passe d'une contrainte objective et conscientisée de la domination, (si le travail qualifié revenait aux hommes parce qu'il est justement considéré a priori comme qualifié, on serait face à une inégalité sociale et discriminante affichée) à une contrainte non contrainte car inconsciente et incorporée de la domination (si le travail devient qualifié parce qu'il est exercé a priori par des hommes, alors cette discrimination n'existe plus, elle est incorporée comme légitime)[2].

     

    <o:p> </o:p> ii.      image de la féminité : femme comme « être-perçu »
    <o:p> </o:p>L'être féminin pour Bourdieu est un être-perçu, c'est-à-dire que le rapport de la femme à son corps est toujours un rapport de séduction, pour autrui, corps objectivé, réifié pour l'autre, pour l'homme, donc dominé[3].
    Or, « le corps perçu nous dit-il, est doublement déterminé socialement » :
    -         il est dans ce qu'il a de plus naturel (forme, taille, poids, etc.) un pur produit social qui dépend des conditions sociales de production qui passe à travers différentes instances de médiation (travail, école, loisirs, habitudes alimentaires, etc.)
    Si bien que derrière cette vision apparemment naturelle des corps, le corps perçu répond à un langage social particulier.
    -         mais dans un second temps, ces propriétés corporelles associées au corps naturel sont appréhendées à travers des schèmes de perception qui varient selon la position sociale occupée dans l'espace social.
    Au dominant, les caractéristiques physico-sociale de la maigreur, de la beauté, de l'élégance ; au dominé, celles de la grosseur, de la laideur, de la vulgarité, etc. Chaque corps veut dire quelque chose (noble, fin, charismatique, rustre, etc.)
    <o:p> </o:p>Le corps est donc à la fois le produit d'une construction sociale extérieure aux individus qui les lient à une vision subjective socialement déterminée : si bien que chacun intériorise un certain rapport à son corps propre dans ce qu'il sait de ce que ce corps est corps socialement perçu. Or, les femmes étant avant tout corps perçu, elles sont doublement soumises à la contrainte des corps, et à la logique dominante qui définit des critères de féminité au corps des femmes qui sont des critères masculins de préférence.
    En cela, la femme est donc plus fragilisée, plus insécurisée car son rapport au corps est avant tout un rapport qui se lie au regard de l'autre. Elle existe d'abord « en tant qu'objet accueillant, attrayant, disponible. » elles vivent donc plus que les hommes l'écart permanent entre le corps réel (celui qu'elles savent avoir) et le corps idéal [4](celui qu'il faut travailler dans la relation) puisque l'essentiel de leur identité provient et passe par le corps perçu.
    Pour l'auteur, c'est notamment dans la petite bourgeoisie que l'on rencontre qui les femmes qui « atteignent la forme extrême de l'aliénation symbolique où les effets de positions sociales renforcent les effets de genre d'autant plus : il faut être « féminine ».
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    C'est pourquoi, l'anxiété liée au corps chez la femme n'est pas le simple effet de la mode-beauté, mais qu'il faut comprendre celle-ci comme force agissante au sein de l'analyse plus globale de la « relation fondamentale qui institue la femme en position d'être perçu condamné à se percevoir à travers les catégories dominantes, c'est-à-dire masculines.[5] »

     

    <o:p> </o:p><o:p>    </o:p>II.   Permanences et changements
    <o:p> </o:p>Dans cette dernière parte, l'auteur revient sur l'analyse des éléments inhérents à la structure sociale qui ont permis la pérennisation sous forme d'éternisation (déshistoricisation) des rapports de domination. Le point de départ de son analyse s'appuie sur le constat d'une relative autonomie des structures sexuelles vis-à-vis des structures économiques et sociales. Autant les rapports de production ont historiquement évolué (Marx), autant les rapports de reproduction  conservent au-delà des époques et des lieux une homogénéité structurelle importante. Entre les paysans kabyles et la grande bourgeoisie anglaise, des correspondances dans les rapports sociaux de reproduction demeurent.
    <o:p> </o:p>    i.      Déshistoricisation et permanences structurelles
    <o:p> </o:p>Pour mesurer du changement parcouru, il faut avant tout pratique un travail historique de déhistoricisation, c'est-à-dire vidé de tout essentialisme la vision du monde androcentrique de la domination masculine. Il faut sortir du substantialisme pour mettre à jour le travail historique de biologisation des différences.
    Et pour cela, il faut faire l'histoire des agents et des institutions sociales qui ont concouru à entretenir les permanences de la vision androcentrique afin de mieux pouvoir analyser les changements modernes. Ces institutions sociales reproductrices sont notamment :
    -         la Famille dans sa fonction de division sexuelle précoce du travail et des rôles. Elle constitue le ferment principal de la reproduction de la domination (pater familias) ;
    -         l'Eglise qui a toujours été traversée par un antiféminisme. La symbolique sacrée a une action sur la construction de l'inconscient historique qui a éterniser et légitimer la domination ;
    -         l'Ecole qui connote sexuellement les différentes filières selon les profils masculins ou féminins, assise sur une tradition aristotélicienne de l'homme actif et de la femme comme principe passif ;
    -         l'Etat enfin, qui fait passer d'un patriarcat privé à une forme de « patriarcat public » (loi, droit), et qui dans son fonctionnement même repose sur une vision androcentrique (différenciation sexuelle des ministères, etc.)[6].



    [1] Ibid, p. 86.↓

    [2] Le même raisonnement  s'applique pour les minorités, ethniques, religieuses, raciales. Le fait de retrouver davantage de travailleurs de couleur dans les travaux dits pénibles et associés à une activité dévalorisante n'est pas du fait de la déqualification de celui-ci, mais du fait que ces personnes occupant ces emplois, ceux-là sont implicitement dévalorisés et dévalorisant.

    [3] Pour l'auteur, « toute la structure sociale est présente au cœur de l'interaction, sous la forme des schèmes de perception et d'appréciation inscrits dans les corps des agents en interaction ». Ce faisant, les femmes sont inévitablement sous l'emprise de cette double contrainte en permanence, apparaissant comme être perçu, elles doivent se  « tenir » d'une certaine manière, manière révélatrice des rapports sociaux de domination car inscrite au sein des structures fondamentales de différenciation déjà imposés : corps fort pour les hommes, parce que corps frêle pour les femmes, etc.

    [4] Bourdieu fait implicitement référence aux travaux de Goffman sur l'identité sociale, composée d'un versant « identité pour soi » ou identité réelle et d'un versant « identité pour autrui » ou identité virtuelle, qui imprègne chaque individu et qui sont mises en jeu dans toute interaction sociale.

    [5] Ibid, p. 97.

    [6] En outre, les Etats totalitaires et autoritaires reposaient explicitement sur une vision androcentrique de la domination masculine (exaltation de la force physique, de la virilité, du paterfamilias, de la vie publique comme sphère des hommes et la domesticité féminine, etc.)


  • Commentaires

    1
    Mardi 20 Novembre 2007 à 20:21
    Complexe
    Il y a quantité de mots compliqués... ou plutôt une addition de mots un peu longs telle que le tout est impressionnant. Mais je crois avoir compris. Moi aussi, d'une autre manière, je communique de façon complexe : http://joas.web.log.free.fr/Sci/index.php/post/2007/11/15/Lassimilation-de-donnees A+, mec.
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