• La domination masculine (fin)

     

         Pour clore le sujet sur la domination masculine, ce dernier billet  consiste à relever les structures du changement opérés dans nos sociétés modernes depuis une petite quarantaine d'années. Le plus simple à cet endroit reste encore que je cite les propos de Bourdieu lui-même sur les différents facteurs porteurs de transformations autour de la remise en question de l' « évidence » de la domination masculine (le facteur de changement principal, à ses yeux, et qui a eu une incidence importante sur les autres sphères/champs de l'espace social est l'accès à l'enseignement généralisé pour les femmes), avant de conclure sur la situation actuelle de déplacement des inégalités plutôt que sur un constat idéalisé d'égalité factuelle dans les rapports sociaux de domination hommes/femmes.

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p>   </o:p>« Le changement majeur est sans doute que la domination masculine ne s'impose plus avec l'évidence de ce qui va de soi. En raison notamment de l'immense travail critique du mouvement féministe qui, au moins dans certaines régions de l'espace social[1], à réussi à rompre le cercle du renforcement généralisé, elle apparaît désormais en beaucoup d'occasions, comme quelque chose qu'il faut défendre ou justifier, quelque chose dont il faut se défendre ou se justifier. La mise en question des évidences va de pair avec les profondes transformations qu'a connus la condition féminine, surtout dans les catégories sociales les plus favorisées : c'est par exemple l'accroissement de l'accès à l'enseignement secondaire et supérieur et au travail salarié, et par là, à la sphère publique ; c'est aussi la prise de distance à l'égard des tâches domestiques et des fonctions de reproduction (liés au progrès et à l'usage généralisé des techniques contraceptives et à la réduction de la taille des familles), avec notamment le retardement de l'âge au moment du mariage et de la procréation, le raccourcissement de l'interruption de l'activité professionnelle lors de la naissance d'un enfant et aussi l'élévation des taux de divorce et l'abaissement des taux de mariage.
       De tous les facteurs de changement, les plus importants sont ceux qui sont liés à la transformation de l'institution scolaire dans la reproduction de la différence entre les genres, comme l'accroissement de l'accès des femmes à l'instruction et corrélativement, à l'indépendance économique, et la transformation des structures familiales : ainsi bien que l'inertie de l'habitus[2], et du droit, tende à perpétuer, par delà les transformations de la famille réelle, le modèle dominant de la structure familiale et, du même coup, de la sexualité légitime, hétérosexuelle et orientée vers la reproduction, par rapport auquel s'organisaient tacitement la socialisation et, du même coup, la transmission des principes de divisions traditionnels, l'apparition de nouveaux types de famille, comme les familles recomposées, et l'accès à la visibilité publique de nouveaux modèles de sexualité contribuent à briser la doxa[3] et à élargir l'espace des possibles en matière de sexualité. De même, et plus banalement, l'accroissement du nombre de femmes qui travaillent n'a pas pu ne pas affecter la division des tâches domestiques et, du même coup, les modèles traditionnels masculins et féminins[4], avec, sans doute des conséquences dans l'acquisition des dispositions sexuellement différenciées au sein de la famille : on a ainsi pu observer que les filles de mère qui travaillent ont des aspirations de carrière plus élevées et sot moins attachés au modèle traditionnel de la condition féminine[5].
    Mais un des changements les plus importants dans la condition des femmes et un des facteurs les plus décisifs de la transformation de cette condition est sans nul doute l'accroissement de l'accès des filles à l'enseignement secondaire et supérieur qui, en relation avec les transformations des structures productives (notamment le développement des grandes administrations publiques ou privées et des nouvelles technologies sociales d'encadrement, a entraîné une modification très importante de la position des femmes dans la division du travail : on observe ainsi un fort accroissement de la représentation des femmes dans les professions intellectuelles ou l'administration et dans les différentes formes de vente de services symboliques – journalisme, télévision, cinéma, radio, relations publiques, publicité,décoration –, et aussi une intensification de leur participation aux professions proches de la définition traditionnelle des activités féminines (enseignement, assistance sociale, activités paramédicales). Cela dit, les diplômées ont trouvé leur principal débouché dans les professions intermédiaires moyennes mais elles restent pratiquement exclues des postes d'autorité et de responsabilité, notamment dans l'économie, les finances et la politique[6]. »[7]
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>Conclusion
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          Pour conclure, il est donc avéré pour l'auteur que des progrès dans la reconnaissance de la place des femmes dans la sphère publique se sont engagés dans nos sociétés modernes depuis les années 60 surtout. Mais que derrière ces changements visibles des conditions il ne faut pas oublier que se cachent encore des permanences inégalitaires au niveau des positions relatives de chacun des sexes. Ainsi, les femmes en accédant au monde professionnel, ont surtout eu accès à des carrières dites « féminines », c'est-à-dire socialement construites comme convenant mieux aux femmes et à leur « caractère féminin » ; c'est le cas de l'enseignement où la dimension éducative s'accorde mieux à la femme, c'est le cas également des travailleurs sociaux où les dimension sociale, relationnelle, compassionnelle s'ajustent mieux aux compétences « naturelles » des femmes. D'ailleurs, et je parle en connaissance de cause, il est toujours intéressant de remarquer que les formations d'Assistante sociale et de Conseillère en ESF ne sont composées presque exclusivement de filles tandis que la formation d' éducateur spécialisé voit beaucoup plus de garçons dans ses rangs. A l'éducateur correspondent effectivement plus souvent des missions d'autorité, de respect des codes, des règles, d'obéissance, plus propre à l'homme.

          Ainsi, au cœur du changement opèrent toujours et se perpétuent des permanences, moins visibles, déplacées mais toujours aussi différenciées sexuellement. Dès que les femmes ont u accès au domaine des professions jusque là masculines, celles-ci se retrouvent plus souvent être dévalorisées. Ainsi, l'enseignement, le travail social sont moins valorisées aujourd'hui. De la même manière, au cœur du corps médical, pour ne prendre que cet exemple, les postes les plus importants, au niveau des revenus et du pouvoir symbolique, sont occupés par les hommes essentiellement : on trouve peu de femmes chirurgiens, en revanche, l'ouverture de la profession aux femmes s'est davantage orientées vers les postes « dominés » de la médecine comme la pédiatrie (lien à l'enfant plus propre à la femme), la gynécologie par exemple.

           On assiste donc davantage à un déplacement des hiérarchies plus qu'à un effacement de celles-ci. Un peu à l'image de l'école autrefois qui excluait dès l'entrée les enfants issus de milieux populaires (à de rares exceptions près), et qui aujourd'hui, tout en revendiquant un accueil généralisé et démocratique de l'ensemble des milieux sociaux, procèdent plus ou moins directement à une mise à l'écart dans les filières de « relégation » de certains élèves[8], on assiste au même mode de fonctionnement au niveau des rapports de sexe. Aux femmes exclues de la sphère économique et productive d'autrefois, nous sommes entrés dans une ère de reconnaissance et d'accès généralisée de ces mêmes femmes à la sphère professionnelle, mais au sein de celle-ci des pratiques d'exclusion de l'intérieur continuent à perdurer dans le sens d'une perpétuation de la domination masculine, que l'on retrouve par ailleurs également dans la sphère de l'enseignement scolaire qui fait privilégier les études courtes et/ou littéraires pour les filles aux études longues et scientifiques pour les garçons[9].
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            Derrière l'ouverture égalitaire de la sphère publique (travail, loisirs, etc.) aux femmes, mais peut-être plus encore derrière celle de la sphère privée subsiste des inégalités de répartition dans les tâches, les positions, les postes occupés. L'ouverture vers l'égalité se conjugue en réalité avec une transformation des sphères sexuellement marquées, mais il y a déplacement des sphères sexuellement différenciées plutôt que complémentarité/égalité réelle. Si bien que la structure des écarts entre hommes et femmes se déplace plus qu'elle ne disparaît. A ce titre, et pour terminer sur le sujet, il est aussi intéressant de constater que c'est au moment où le champ politique commence à se féminiser qu'il perd de son pouvoir décisionnel et organisationnel de la vie sociale et publique. L'affaiblissement du politique semble étrangement coïncider avec la féminisation de celui-ci. Non pas que celui-ci s'affaiblisse parce qu'il se féminise, mais au contraire, c'est parce qu'il s'affaiblit qu'il se féminise, qu'il s'ouvre aux femmes (comme pour le travail qualifié et les postes valorisés/dévalorisés).

            Désormais, la sphère du pouvoir s'est déplacée : c'est l'économique et le financier qui gouvernent de plus en plus les rapports sociaux et la régulation de l'activité économique et sociale. Or, peu de femmes occupent des responsabilités et des positions importantes dans le champ économique et financier aujourd'hui.


    [1] Quand Bourdieu fait référence à la notion d'espace social, il faut comprendre la société dans son ensemble, plus précisément dans sa structuration sociale en terme de classe, champ et capital.

    [2] Sur le concept d'habitus, cf. billet publié précédemment sur le sujet.

    [3] Pour Bourdieu, la doxa correspond globalement à l'opinion publique, au sens commun, aux représentations communes et habituelles que l'on peut avoir d'un sujet, d'une idée, etc.

    [4] Cf. notamment à ce sujet les excellents travaux de microsociologie de J.-C. Kaufmann sur les inégalités homme/femmes au sein du couple quant à la répartition des tâches domestiques et le poids des structures héritées, de la socialisation sexuellement différenciée, in La trame conjugale, analyse du couple par son linge, Nathan, Paris, 2001. Derrière la volonté égalitaire affichée et souvent réelle des conjoints, on retrouve une inégalité factuelle dans l'installation progressive du couple dans la vie à deux, même si celle-ci est moins marquée qu'autrefois.

    [5] Sur ce sujet de l'accès à l'espace professionnel des femmes, le sens commun relayé par certains discours idéologique, tienne en partie pour responsable cette professionnalisation féminine concernant la diminution du nombre d'enfants par femmes. Or, il est important d'insister sur ce point, toutes les études montrent le contraire. C'est précisément lorsqu'elles ont davantage accès au monde professionnel que les femmes ont le désir d'enfanter. Le modèle dominant  de l'épanouissement individuel étant aujourd'hui précisément l'autonomie économique et l'accession au monde du travail, ce sont parallèlement les femmes « au foyer » chez qui le désir d'enfanter est moindre. On est loin du modèle populo-nationaliste du Front National qui fait du retour de la femme au foyer une condition idéale de la croissance démographique et de l'augmentation du taux de fécondité apte à faire émerger une nouvelle génération d'enfants français sans avoir besoin de faire appel à l'immigration économique et démographique.

    [6] Sur ce dernier exemple, la présence d'une candidate à l'élection présidentielle ne vient que renforcer la chose : il n'y a qu'à voir les discours « machistes » qui se sont fait entendre par ses propres amis socialistes, mais peut-être encore plus, par le qualificatif d'incompétence à son encontre, relevant ses erreurs sémantiques et ses maladresses, tandis que celle du candidat n'était qu'à peine mentionné. On voit que le poids des schèmes et des structures sociales restent encore sexuellement marqués, même inconsciemment. Ce qui ne signifie pas qu'il n'y avait pas d'erreurs manifestes dans son discours, mais simplement que les siennes étaient davantage relevés et relayés que celles de son adversaire.

    [7] P. Bourdieu, op. cit., pp. 122-124.

    [8] A ce titre, cf. les travaux de François Dubet sur la socialisation scolaire, la question de la méritocratie, in notamment L'école est-elle juste ?, Seuil, Paris, 2006, où il parle de la question des « exclus de l'intérieur » placés dans des filières de relégation, aux débouchés plus incertaines et chaotiques.

    [9] Cf. Baudelot et R. Establet, in Allez les filles, où ils démontrent comment les structures sociales objectives (famille, école) tendent à pérenniser les inégalités hommes/femmes dans l'accès aux positions sociales, en conditionnant les filles vers certaines orientations professionnelles, alors même que leurs résultats scolaires sont globalement équivalents, voire meilleurs que les garçons toute chose égale par ailleurs. On est dans une lecture structuraliste des choix individuels entendus comme relevant de schèmes inconscients, produit des habitus sexués différenciés, qui font « choisir » aux jeunes filles des carrières plus courtes et/ou féminines. L'approche est assez déterministe mais elle a le mérite de relever certains aspects inconscient de reproduction des inégalités inscrits au cœur même des structures sociales objectives de socialisation.



  • Commentaires

    1
    Dimanche 25 Novembre 2007 à 14:27
    well done
    Bon travail. A+, mec.
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