• l'avénement de la modernité (2)

    (Suite de notre propos d'hier sur les facteurs de modernité. après Durkheim et Weber, voici l'analyse qu'en donne Elias)

      Elias et le processus de civilisation

    Pour Elias, le processus de modernisation des sociétés occidentales trouve son origine dans le contrôle progressif des mœurs et des pulsions qui apparaît à partir de la Renaissance en Europe occidentale.  Ce qu'il appelle le processus de civilisation. Le processus de civilisation répond à la volonté de contrôle par l'Etat de l'ensemble du territoire dans un premier temps, puis par le développement de l'autocontrôle des affects, des pulsions par les individus eux-mêmes dans un second temps. Au contrôle social succède un autocontrôle psychique.

    Cet autocontrôle des pulsions lié élévation progressive du seuil de sensibilité a permis de développer des réseaux d'interdépendance plus fort entre les individus et une rationalisation de leurs conduites.

    A quoi est du cette sensibilité accrue ? Cette transformation de l'économie psychique des individus s'explique pour lui par un long processus historique qui repose sur deux aspects essentiels :

    - mise en place d'un Etat centralisateur et monopolistique : il recueille l'impôt et exerce le monopole de la violence légitime

    - société de Cour et pratique de la distinction sociale entre bourgeoisie et aristocratie

    Le schéma suivant permet d'avoir une vue simplifiée du processus :

    <?xml:namespace prefix = v ns = "urn:schemas-microsoft-com:vml" /><v:rect id=_x0000_s1030><v:textbox></v:textbox></v:rect>Pouvoir royal fort : centralisation et monopole

    de la violence légitime

    « curialisation » de l'aristocratie : société de Cour et distinction sociale

    <v:line id=_x0000_s1029 to="225pt,23.4pt" from="225pt,5.4pt"><v:stroke endarrow="block"></v:stroke></v:line><?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>

    élévation du seuil de sensibilité dans l'aristocratie :

    développement de manières d'être, de codes de conduites

    particuliers

    <o:p> </o:p>

    processus de diffusion des pratiques distinctives :

    « Les bourgeois sont influencés par le comportement des hommes
     de cour, les hommes de cour par le comportement des bourgeois[1] »<o:p> </o:p><o:p></o:p> <o:p></o:p> 

    élévation globale du seuil de sensibilité (pudeur/ maîtrise des émotions)

    resserrement des liens d'interdépendance entre individus

    <v:line id=_x0000_s1031 to="225pt,19.2pt" from="225pt,1.2pt"><v:stroke endarrow="block"></v:stroke></v:line><o:p> </o:p>

    autocontrôle des pulsions et des sentiments

    développement de la pudeur, de l'intimité à partir du XVII

    <v:line id=_x0000_s1027 to="225pt,19.2pt" from="225pt,1.2pt"><v:stroke endarrow="block"></v:stroke></v:line><o:p> </o:p>

    rationalisation de la sensibilité avec la naissance de l'hygiène,

    invention des ustensiles pour  parer aux fonctions naturelles

    (toilettes, couverts, mouchoirs, etc.)

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>

    Pour Elias, ce processus est à long terme, il en relève les prémices dès le XIIème siècle et constate son apogée au XVIIIème, siècle des Lumières. Mais le moment historique symbolisant le mieux la mise en place de ce processus est le XVIIème siècle, sous le régime de Louis XIV. En effet, le pouvoir royal fort, centralisateur et protectionniste (colbertisme) a contribué à modifier les mœurs en profondeur.

    C'est ainsi qu' « en occident, entre le XIIème et le XVIIIème siècle, les sensibilités et les comportements se sont profondément modifiés par deux faits fondamentaux : la monopolisation étatique de la violence qui oblige à la maîtrise des pulsions et pacifie ainsi l'espace social ; le resserrement des relations interindividuelles qui implique nécessairement un contrôle plus sévère des émotions et des affects. [2]»

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>C'est par le passage à l'autocontrainte que va se faire petit à petit le processus de civilisation. Le renforcement des relations entre les individus nécessite une contrainte plus importante des affects, des émotions. Il se forme ainsi un appareil de contrôle des contraintes au sein de l'économie psychique des individus[3].  « Au mécanisme de contrôle et de surveillance de la société correspond ici l'appareil de contrôle qui se forme dans l'économie psychique de l'individu[4]. » D'ailleurs, le surmoi est d'essence sociogénétique pour Elias ; c'est dans la société et l'imposition des codes de conduite et de bienséance que se forge la constitution d'un Surmoi moral.
    Les manières les plus « civilisées » viennent dans un premier temps de l'aristocratie, qui pour se démarquer du peuple, a initié certaines pratiques, certaines conduites de retenues, de contrôle  des émotions. Ce faisant, par un processus bien connu de diffusion sociale par mimétisme, la bourgeoisie a imité l'aristocratie, puis le peuple a suivi après. 
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>Une « société d'individus »
    <o:p> </o:p>Au travers des différentes théories qui exposent chacune des positions complémentaires sur les facteurs explicatifs de l'apparition de la modernité dans les sociétés occidentales, il y a des points de convergence essentiels : notamment celui de l'individualisation des sociétés.
    <o:p> </o:p>Pour Elias, la modernité se caractérise par la naissance d'une « société d'individus », pour Durkheim d'une solidarité organique, pour Weber d'une socialisation de type sociétaire.
    <o:p> </o:p>Pour Elias, comme pour les autres auteurs, les sociétés modernes sont des « sociétés d'individus », où le Je l'emporte sur le Nous, mais où cependant, les deux dimensions sont indissociables. « Il n'y a pas d'identité du Je sans identité du Nous. » nous dit-il. Le Je a toujours pour support un Nous à partir duquel il va s'émanciper, se construire et évoluer. La différence majeure entre aujourd'hui et hier, c'est que le Nous dominait sur le Je hier, tandis que dans nos sociétés, le Nous n'existe que par l'addition de Je individualisés. Jusqu'au XVII, il n'y a pas de Je en dehors du groupe, l'identité individuelle n'existe que dans la collectivité. C'est véritablement à partir du XVII et du XVIII que l'individu prend toute sa consistance. Le Nous se modifie, et laisse s'exprimer les Je individualisés. Chacun se défait du groupe par ce qu'il fait, par ses actes, par ses possessions, et non plus seulement par ce qu'il est. Ses possessions le séparent, la propriété privée est individualisante.
    <o:p> </o:p>L'individualisation de la société n'a été possible qu'à partir du moment où, les liens d'interdépendance entre les individus allant en se renforçant (différenciation sociale), les individus disposaient d'une maîtrise plus grande de leurs affects.
    <v:line id=_x0000_s1032 to="351pt,47.45pt" from="333pt,47.45pt"><v:stroke endarrow="block"></v:stroke></v:line>Elias prend l'image d'un réseau routier  qu'il compare au réseau d'interdépendance sociale : il prend l'exemple de routes cahoteuses, boueuses, peu nombreuses : la circulation y est minime, le danger vient du brigand qui peut surgir de toutes parts sur ses sentiers peu fréquentés : il faut être prêt au combat, à l'agressivité pour survivre à l'image de la société ancienne, peu différenciée, interdépendance faible.
    Puis il prend l'exemple des réseaux routiers modernes, denses, complexes, où la circulation est permanente. L'individu est pris dans un réseau d'interdépendance beaucoup plus grand et cela n'est possible que parce qu'il exerce un contrôle important sur lui-même, qui lui permet de circuler sans heurt au milieu de la cohue des gens et des voitures. « La circulation dans les rues d'une grande ville de notre société différenciée exige un conditionnement très différent de l'appareil psychique. Le danger d'une attaque armée est réduit au minimum. Des automobilistes filent à toute vitesse. Les piétons et les cyclistes cherchent à se frayer un passage dans les carrefours encombrés. Mais cette régulation de la circulation présuppose que chacun règle lui-même son comportement en fonction des nécessités de ce réseau d'interdépendances par un conditionnement rigoureux (...). Chacun doit faire preuve d'une autodiscipline sans faille, d'une autorégulation très différenciée de son comportement pour se frayer un passage dans la bousculade.[5] »
    <o:p> </o:p>

    Pour Elias, la différenciation sociale et l'interdépendance croissante entre les individus résultent avant tout du processus de civilisation qui a vu les individus s'autocontrôler dans leurs attitudes, comportements, sentiments. Pour lui, ni les individus, ni la société ne sont indépendants l'un de l'autre. Partir des individus ramène au social, et partir de la société conduit aux individus[6].

    <o:p> </o:p>


    [1] N. Elias, La civilisation des mœurs, Calmann-Lévy, 1973, p. 181.

    [2] Norbert Elias, La société de cour, Préface de R. Chartier.

    [3] Cependant, pour Elias, ce processus n'est pas rationnel, dans le sens où il n'a pas été produit dans ce but. Il s'est mis en place petit à petit, indépendamment des volontés individuelles ou collectives (a ce titre là, on a un changement social qui opère par effet d'agrégation sans recherche délibérée au départ).

    [4] N. Elias, La dynamique de l'Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975, p.210.

    [5] N. Elias, Ibid, p. 193.

    [6] Il faut donc mieux traiter des « configurations sociales », c'est-à-dire des système d'interdépendance entre individus. Une configuration sociale, au sens où Elias la définit, pourrait être comparée à une équipe de football. L'équipe est toujours changeante en fonction des individualités qui la composent, mais elle n'existe pas sans ces individualités.  Elle représente une figure globale dynamique formée par les joueurs. Mais qui a son être propre néanmoins. Il convient donc de parler de l'ensemble Nous-Je pour Elias plutôt que considérer l'individu comme opposé à la société.
    <o:p> </o:p>






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  • Commentaires

    1
    Lundi 11 Février 2008 à 16:20
    autorégulation
    Tout le monde n'a pas atteint le même niveau de civilisation, notamment quand je traverse des carrefours à vélo...
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