• L'Analyse économique a l'Antiquité

         C'est à partir du VI siècle avant J.-C. que la pensée d'un monde ordonné, d'un tout cohérent régi par des lois et obéissant à une finalité commence à s'établir. L'impératif suprême pour l'homme consiste alors à se couler dans l'harmonie universelle1. Il faut donc partir de la Nature comme perfection, au sens de ce qui est Juste et Beau, pour établir le gouvernement des hommes. Le principe supérieur est le principe d'harmonie dans la pensée grecque.

    Ce faisant, toute étude et pensée sérieuse doit être une pensée universelle, qui englobe l'ensemble des savoirs. À ce titre, la philosophie est considérée comme la science par excellence, car elle est la science du général. Toutes les activités de pensée particulières comme l'économie ne sont que des éléments inhérents à la pensée philosophique. Il n'existe donc pas à proprement parler d'analyse économique, ni de pensée économique au sens où nous l'entendons aujourd'hui, seulement une application de la pensée universelle au domaine de l'économique.

    En réalité, pour les grecs, le monde sensible, le microcosme social (la Cité-Etat) reste subordonné à l'harmonie universelle, considérée comme la valeur suprême. Pour autant, deux écoles de pensée vont se dégager autour de ce principe central. Une école spéculative, axée sur l'abstraction et le rationalisme théorique initiée par Socrate, poursuivie par Platon (427-347 av. J.-C.) ; une école sensualiste, basée sur l'observation, l'expérimentation et le raisonnement empirique, initiée avec Hippocrate, et prolongé par Aristote (384-322 av. J.-C.). Mais cette question ne nous intéressera pas directement ici.

    Si la pensée grecque est une pensée de l'harmonie naturelle, ses incartades dans le champ de l'économie ont pour but de servir cette totalité. Ainsi, comme la nature est inégalitaire, les hommes le sont nécessairement également. De la même manière, cette inégalité naturelle conduit à distinguer des espèces, des fonctions spécifiques à la nature ; ainsi, il existe des catégories humaines différentes, aux fonctions spécifiques.

    Cette superposition de la philosophie naturelle à la philosophie politique rend l'organisation sociale hiérarchique et inégalitaire. Ainsi, les hommes seront classés par rang (castes) selon leur facultés. Au sommet seront placés les hommes exerçant leur facultés de raison (fonction symbolique la plus importante dans une société ancrée sur l'intelligibilité et la perfection du monde), à la base ceux amenés à œuvrer dans des activités de transformation des formes et de la matière (activités les moins enviables dans une société gouvernée par la perfection et l'immuabilité du Tout).

    En outre, dans ce système de pensée, les facultés ne sont pas acquises, mais innées et donc héréditaires, en raison du caractère naturel de ces dispositions. « En vertu de leur nature innée, certains hommes sont prédestinés à la soumission, d'autres au commandement2. » La conception grecque de l'ordre social est donc une conception aristocratique.

       

    Qu'en-est-il de la pensée économique?

    L'économie, au sens premier du terme concerne uniquement l'étude des règles de vie du quotidien (oïkos-nomia = règles de la maison). Elle ne signifie rien de plus que la satisfaction mesurée des besoins qui permet de sortir de l'état de nécessité pour accéder à la liberté.

    Aristote la distingue de ce qu'il nomme la chrématistique (khrêma = richesse), qui correspond à l'échange monétaire dans les activités commerciales qu'il pourfend férocement lorsqu'elle conduit à faire de l'argent une richesse en soi, par le système du prêt à intérêt. L'argent, selon lui ne doit être qu'un facilitateur de l'échange, un intermédiaire d'échange entre deux marchandises (ce qu'il nomme la chrématistique nécessaire). Il ne doit pas être un moyen de produire plus d'argent (chrématistique pure) et donc de s'enrichir. 

    Si la monnaie est un instrument d 'échange, elle est également un instrument de mesure de la valeur, car elle permet de jouer un rôle d'étalon universel de la valeur d'une marchandise. Néanmoins, à ce titre, les deux auteurs divergent dans la manière de considérer ce qui fait la valeur de la monnaie elle-même.

    Platon développe une approche nominaliste de la monnaie, selon laquelle sa valeur serait indépendante de la matière qui la constitue. C'est sa valeur affichée, écrite qui ferait sa valeur « réelle » ; de son côté, Aristote est hostile à cette conception. A son sens, pour que la monnaie conserve son statut d'équivalent universel de l'échange, il faut qu'elle possède une valeur propre liée à la matière qui entre dans sa composition. Pour lui, le métal précieux est le meilleur moyen en raison de sa mobilité, de son faible encombrement et de sa stabilité dans le temps. Il adopte ainsi une approche métalliste de la monnaie.

    Dès les origines de la pensée économique, nous retrouvons les deux grandes conceptions de la monnaie qui traverseront les siècles : conception nominaliste avec Platon (qui donnera le système de Law, les billets, le système monétaire contemporain) conception métalliste avec Aristote qui dominera les échanges internationaux jusqu'à la fin de la première moitié du XX (avec le système de l'étalon-or).

    Si les conceptions de la monnaie de Platon et d'Aristote divergent sur certains points, ils n'en restent pas moins d'accord sur le fond ; l'argent est secondaire, ce qui compte c'est la satisfaction des désirs. Voilà où est la véritable richesse.

     

    Sur les questions de la propriété privée, là encore, les deux auteurs diffèrent. Quand Platon défend les vertus de la communalisation de la propriété, Aristote souligne les bienfaits de la propriété privée. Encore une fois, leur raisonnement n'a pas pour but d'analyser les conséquences économiques de la propriété privée, mais d'en mesurer ses conséquences sur le plan de l'harmonie de la vie de la Cité. La richesse doit rester stable de tout temps pour éviter de corrompre les âmes en aiguisant les appétits nous dit Platon. Ainsi, tout les biens et les terres appartiennent à la collectivité, afin de ne pas ennuyer l'esprit de considérations matérielles. Les gardiens et philosophes (au sommet de la hiérarchie) doivent avoir l'esprit libre et occuper aux seuls intérêts communs et à l'exercice d'un gouvernement harmonieux.

    De son côté, Aristote, pour les mêmes raisons, insiste au contraire sur les vertus de la propriété privée au nom du caractère stimulant de l'intérêt individuel qu'elle permet. Encore une fois, non dans un but d'enrichissement personnel, au sens où nous l'entendons aujourd'hui, mais toujours dans le but d'offrir au citoyen tout le temps de loisir nécessaire pour se consacrer à la vie de la cité.

     

    Encore une fois, leur conception de la propriété n'entre pas dans une analyse économique ; elle n'a pas pour but de mesurer les effets positifs du point de vue du comportement économique des hommes, mais elle s'inscrit dans une théorie de l'ordre social où les gardiens de la cité doivent veiller au mieux à la vie et au gouvernement des hommes.

     

    Enfin, on retrouve également chez ces deux auteurs les premières réflexions sur la division du travail. La division du travail s'impose d'elle-même pour deux raisons selon Platon : d'une part, elle est liée à l'insuffisance de l'homme, à son impuissance essentielle. Seul, il est incapable de se suffire à lui-même, et de subvenir aux différents besoins qu'il éprouve.

    D'autre part, elle est liée à des raisons d'efficacité et de différenciation naturelle. « La nature n'a pas fait chacun de nous semblable à chacun, mais différent d'aptitudes et propre à telle ou telle fonction [...] Par conséquent, on produit toutes choses en plus grand nombre, mieux et plus facilement, lorsque chacun, selon ses aptitudes et dans le temps convenable, se livre à un seul travail étant dispensé de touts les autres3. »

    C'est à peu de choses près ce que dira A. Smith près de deux mille ans plus tard. Il y associera le concept de productivité et de croissance économique, notion inconnue des grecs, pour qui la division du travail n'était que le simple reflet de la division des fonctions naturelles et de l'inégalité des forces dans la nature.

       

    Pour résumer la place de la question économique chez les grecs, il nous suffit de comprendre que les activités économiques (comme toute autre activité d'ailleurs) sont soumises et subordonnées à l'organisation de la Cité, considérée comme le reflet sur le plan matériel et microcosmique de la perfection du macrocosme.

    D'un côté, la pensée économique est encastrée dans la pensée philosophique qui s'accorde à trouver sur le terrain économique les applications de l'organisation de la nature ; d'un autre côté, l'analyse économique est encastrée dans la philosophie générale de l'organisation sociale et politique idéale, à l'image du macrocosme. On peut donc en conclure avec Schumpeter que « l'analyse économique rudimentaire est un élément mineur de l'héritage que nous ont laissé nos ancêtres culturels, les anciens grecs4 ».


    1. René Passet, Les grandes représentations du monde et de l'économie à travers l'histoire, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2010.

    2. Aristote, La Politique, Livre II, Les Belles lettres, Paris, 2003.

    3. Platon, La République, Paris, Garnier, 1959, p. 55.

    4. Schumpeter, op. cit., p. 88.


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  • Commentaires

    1
    Vendredi 15 Juillet 2011 à 07:45
    Les grecs
    Ca ne semblait pas si mal... Je m'imagine bien, en slip de bain de l'époque, en train de participer aux jeux olympiques. Ou en toge lors de discussion sur l'agora...
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