• Ibn Khaldoun : un génie précurseur... de Keynes

     Né en 1332 à Tunis, Ibn Khaldoun a tenté dans son œuvre de concilier l'exigence de la rigueur scientifique à la foi religieuse. Ce faisant, il va proposer une explication du devenir historique, s'appuyant sur une analyse scientifique du mouvement des sociétés humaines, à travers les transformations de leur organisation sociale, politique, économique notamment.

    Il définit ainsi la cohésion sociale comme la résultante de l'articulation de facteurs psychologiques, sociaux, politiques, économiques et religieux, jusqu'alors considérés séparément.

    A partir de l'observance des sociétés humaines, il va procéder à une analyse du devenir historique. Ainsi, il constate que toutes les civilisations sont amenés à disparaître après une plus ou moins longue période d'apogée.

    C'est un mouvement de l'histoire indépassable en son sens, mais qui s'appuie sur une analyse minutieuses des considérations sociales, politiques et économiques des sociétés humaines, sans reposer sur une lecture purement divine du devenir.

    Ainsi, il écrit : «  Les Empires ainsi que les hommes ont leur vie propre [...] ils grandissent, arrivent à l'âge de la maturité, puis ils commencent à décliner [...]. En général, la durée de vie des empires ne dépasse pas trois générations (120 ans environ).1 »

     

    Le développement des civilisations repose ainsi sur une loi des quatre phases : émergence, prospérité et rayonnement, stagnation, décadence et effondrement. Cette loi des sociétés humaines précède de plusieurs siècles les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1721) de Montesquieu, où ce dernier fait aussi le procès de l'organisation sociale, économique et politique de Rome afin de mieux comprendre le rapide déclin de ce Grand Empire d'Occident.

    Pour Ibn Khaldoun, si cette loi de l'Histoire est indépassable, il n'en reste cependant pas moins que les hommes peuvent retarder (ou précipiter) l'âge de la décadence, à raison d'un mauvais gouvernement économique de l'empire. Ainsi, le philosophe relève trois propositions d'ordre économique :

    • la prospérité d'un Etat provient de la richesse de ses sujets, en terme de capacité de travail. Dit autrement, la richesse des Nations dépend de la quantité et de la qualité de sa main d'œuvre. (Adam Smith ne dira pas autre chose en 1776).

    • La quantité de richesse engendrée par la production est déterminée par les dépenses du Royaume, ou pour le dire de manière plus contemporaine, l'offre est déterminée par la demande royale (il anticipe les théories de la demande effective de Keynes).

    • Il appartient enfin à la Couronne de soutenir l'activité économique en évitant la stérilisation de la monnaie par la thésaurisation ou par la fuite du pouvoir d'achat vers l'étranger. Ainsi la ruine de Carthage proviendrait de l'utilisation abusive de mercenaires, dont l'essentiel de l'argent rapatrier dans leurs pays d'origine, contribuant à vider les caisses de l'Etat, sans que cela n'accroisse la demande, partie vers l'étranger. Khaldoun fait sienne la théorie de Tite-Live sur la chute de Carthage.

     

    Conclusion : l'Etat ne doit jamais thésauriser soi-même et doit combattre également la thésaurisation privée par une politique fiscale taxant l'épargne stérilisée pour réinjecter l'argent dans le circuit économique de production. Ainsi, sa politique fiscale pourrait se résumer de la manière suivante. Augmentation des impôts quand les riches épargnent, diminution quand ils investissent.

    En outre, pour faciliter l'activité économique et maintenir la grandeur de l'Empire, l'Etat peut également soutenir l'activité économique par des dépenses sociales : l'aide aux nécessiteux, aux veuves, la construction d'hôpitaux, la formation de médecins, etc. cette politique de soutien de la dépense (on dirait aujourd'hui de relance) ne ruine en rien l'Etat, car en contre-partie, elle permet d'assurer la prospérité générale en réduisant les injustices.

     

    Si ces idées résonnent encore en nous, c'est tout simplement parce qu'elles sont toujours et plus que jamais d'actualité! En effet, les idées de soutien à l'activité économique, de politique de relance, et de multiplicateur de la croissance défendues par Keynes dans sa Théorie générale (1946) ne sont rien de moins que certaines propositions déjà avancées par Ibn Khaldoun il y a plus de 700 ans maintenant !

     

    Après lui, le déluge! Écrivant dans un siècle et une civilisation qu'il savait en déclin, il est le dernier grand représentant de la puissance de la civilisation arabe. À partir du XI, le basculement avait commencé à opérer avec un retour de l'Occident dans le concert des Empires. Du XI au XIII siècle, l'Europe va connaître une essor démographique important (sa population passant de 40 à 70 millions entre l'an mil et 1300), accompagné d'une prospérité économique importante. Dans le même temps, après plus de cinq siècles d'obscurantisme, les écrits des philosophes grecs vont être redécouverts. Aristote va devenir le maître à penser du haut-Moyen Age traduit, interprété et idolâtré par la scolastique.

    Mais cela est une autre histoire, que je me plairai à vous conter une autre fois...

     

    1. Ibn Khaldoun, Le Livre des exemples, Tome I, Paris, la Pléiade, 2002.


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  • Commentaires

    1
    Lundi 18 Juillet 2011 à 07:43
    Ibn Khaldoun
    Intéressant ce Ibn Khaldoun.
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