• Finkielkraut et L'Equipe

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p>Le concept de capital culturel </o:p>

    La notion de "capital" en sciences sociales fait véritablement son apparition avec Bourdieu. Loin de circonscrire la notion à la seule sphère économique, il l'ouvre à l'analyse sociale, culturelle et symbolique des agents sociaux.

    Pour Bourdieu, l'espace social se décompose et se hiérarchise en fonction de la disposition et de la distribution en capital des individus. Au sommet de la hiérarchie se situent les classes dominantes qui disposent d'un volume et d'une qualité globale en capital supérieurs aux classes dominés. Plus exactement, Bourdieu délimite l'appartenance de classe et la position sociale en fonction des deux seuls capitaux économiques et culturels. En effet, chez Bourdieu, le capital social découle des deux autres plutôt qu'il n'en est la cause.

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>1. capital culturel et appartenance de classe
    <o:p> </o:p>

    Bourdieu fait du capital culturel le facteur essentiel de la reproduction sociale des inégalités. Par capital culturel, il entend l'ensemble des ressources culturelles dont dispose l'individu. Ces ressources peuvent se décomposer en trois catégories : matérielles (biens, livres, bibliothèque, tableaux, etc.), institutionnelles (formation, diplôme) et subjectives ou incorporées qui correspond à l'ensemble des moyens et des ressources esthétiques et cognitives de l'individu. Ces dernières n'étant pas « donnée » contrairement à une idée souvent reçue, mais le produit d'une construction, elle-même incorporée par l'habitus propre à l'individu et à sa classe sociale d'appartenance.

    Bourdieu définit par ailleurs les trois autres types de capitaux : le capital social qui regroupe l'ensemble des relations sociales, des connaissances, des réseaux de solidarité plus ou moins forts que l'individu peut faire fonctionner ; le capital économique qui relève de la position sociale de l'individu et qui correspond à l'ensemble des ressources économiques et financières dont il dispose, biens patrimoniaux, actifs financiers, etc. Enfin, le capital symbolique qui a une dimension beaucoup plus qualitative, empiriquement difficile à cerner, mais qui contribue au charisme de l'individu, son poids symbolique, lié à l'image véhiculée par son nom, sa position, son statut, etc. a ce titre, il n'est pas calqué sur l'échelle des positions sociales, ni sur les autres capitaux, mais il conserve néanmoins une dépendance plus ou moins forte à ceux-ci. Globalement, le charisme et le poids symbolique d'un individu tendent à s'accroître avec sa position sociale élevée dans l'espace social. Pour autant, cette règle n'est pas universelle. José Bové, par exemple, bénéficie d'un charisme, d'un capital symbolique fort, à même d'entraîner une communauté d'intérêt commun derrière lui, sans pour autant disposer d'un capital économique élevé.

    <o:p> </o:p>

    Longtemps, les analyses de Bourdieu ont permis de mettre l'accent sur l'illusion de la différence arbitraire des goûts. Tous les goûts ne sont pas dans la nature, mais dans la culture nous dit l'auteur.

    La préférence pour la musique classique, le hip-hop, l'art abstrait, le surréalisme ou la littérature classique ne relèvent pas d'une quelconque élection arbitraire, mais d'un processus inconscient de structuration sociale des goûts par l'effet d'habitus. Ainsi, les classes sociales au volume global de capital important privilégieront plus fréquemment les concerts de jazz, l'opéra et la littérature des classiques par exemple que les individus situés au bas de l'échelle sociale des positions sociales. Il en va de même pour les pratiques sportives, les goûts culinaires et les préférences esthétiques et physiques. Cette approche bourdieusienne a le mérite de resituer les pratiques culturelles au sein même de la hiérarchie des positions sociales. Aux capitaux culturels et économiques élevés correspondent des pratiques culturelles différentes, non pas par choix arbitraire, sans quoi, il n'y aurait pas de correspondance statistique entre culture et classe sociale, mais par différenciation dans l'échelle des positions sociales, inscrites dans une inégalité des dispositions en capital.

    Les pratiques culturelles, plus que l'expression des libertés individuelles, relève davantage d'une construction sociale de classe. A l'arbitraire des préférences culturelles, Bourdieu oppose l'incorporation inconsciente des pratiques sociales et culturelles par des mécanismes de classes, faisant de la culture et des goûts des indicateurs pertinents de l'appartenance sociale de classe des individus.

    Cette vision déterministe, holiste qui fait de la position sociale au sein de la structure sociale l'élément déterminant des goûts individuels, ne prend pas en compte l'individu en tant qu'acteur, mais le considère comme un élément d'un système essentiellement agi de l'extérieur.

    Ainsi, à chaque classe, son habitus, à chaque habitus son style de vie et ses préférences culturelles. La culture ne serait qu'un des éléments parmi d'autres du processus de reproduction sociale, qui viendrait légitimer et asseoir les inégalités sociales d'accès à la culture.

    <o:p> </o:p>2. Vers un syncrétisme des pratiques ?
    <o:p> </o:p>

    Depuis peu de nouvelles études sont venues relativiser cette vision mécaniste du capital culturel. En effet, on constate que plus qu'autrefois, il y a des recoupements dans les pratiques culturels entre milieux sociaux hétérogènes. L'éclectisme culturel est le nouveau thème dominant de l'analyse sociologique.

    Aujourd'hui on constate que certaines pratiques socialement marquées il y a encore quelques décennies, se diffusent dans l'ensemble des classes sociales. Ainsi, le cinéma, la TV sont des pratiques qui concernent la majorité de la population. De même, les journaux populaires ne sont plus l'apanage des classes ouvrières et inversement. Pour autant, est-il légitime de parler d'un syncrétisme culturel ?

    <o:p> </o:p>

    Il faut se méfier des « résultats sortis des urnes », car le sociologue le sait mieux que quiconque, les réponses aux questions doivent toujours être replacées dans leur contexte historique et social. Un lecteur de Libération de 2006 n'est pas le même lecteur que celui de 1960.  En outre, les réponses ne sont pas non plus des objets quantitatifs vidés de sens. Il s'agit de les réinscrire dans le contexte intellectuel et idéologique dominant de l'époque où elles se transcrivent (il en est de même des questions posées bien évidemment).

    Ainsi, si aujourd'hui on note un éclectisme plus grand dans les pratiques culturelles, faisant trop rapidement dire à certains que les inégalités culturelles se réduisent, il s'agit en réalité d'une transformation sociale des pratiques davantage qu'une réduction, politiquement revendiquée, des inégalités culturelles.

    Il ne faut pas confondre transformation des pratiques (qui tendent vers un éclectisme moins sectaire et partisan), et homogénéisation des pratiques. Ce n'est pas parce que les classes dominantes s'ouvrent aux pratiques populaires qu'il n'y a pas conservation des inégalités culturelles.

    Si le philosophe Alain Finkielkraut se targue de lire L'Equipe tous les matins au petit déjeuner, il fait néanmoins la distinction entre sa lecture « ludique » et ses pratiques culturelles dominantes. Sur l'échelle des valeurs (représentation de la culture « noble »), l'Equipe n'est pas mis au même niveau que Le Monde par exemple.

    Il est aujourd'hui « bien vu » d'être proche du peuple. Aucun intellectuel ne serait risqué à cela il y a encore 15 ans. Tout se passe comme si l'éclectisme culturel avait pris le pas sur l'hétérogénéité culturelle de classe. Certes, la diffusion par les mass media de l'information, le développement d'une consommation et d'une culture de masse a sans doute contribué à effriter les frontières culturelles, mais elles sont loin d'avoir disparu. Si Finkielkraut peut se vanter aisément de lire L'Equipe, il hiérarchise ses pratiques culturelles. De la même manière, si N. Sarkozy s'enorgueillit d'écouter Johnny Hallyday, (outre l'aspect d'opportunisme électoraliste) il n'en reste pas moins que dans la hiérarchisation des pratiques culturelles, il demeure une différence notable entre la revendication (partisane ?) de la culture populaire et la primauté accordée à celle-ci.

    <o:p> </o:p>

    Si il y a éclectisme culturel aujourd'hui, c'est davantage parce qu'il est idéologiquement favorable et politiquement bien vu d'avoir des pratiques culturelles populaires. On revendique plus facilement certaines pratiques qu'autrefois. Pour autant, il n'y a pas homogénéisation des pratiques, le capital culturel reste toujours prégnant et l'analyse en terme de classes sociales toujours aussi pertinente. L'éclectisme culturel est réel, mais il est bien plus un phare qui brille dans la nuit pour mieux masquer la permanence des disparités de classes. Plutôt que de syncrétisme culturel, de réduction apparente des inégalités culturelles, il faut voir dans l'éclectisme une forme de reconnaissance et de réappropriation bourgeoise de certaines pratiques jugées populaires. C'est un éclectisme de classe dominante, pas un éclectisme de classe dominée, même si les mass media ont sans doute participé à une certaine forme d'homogénéisation de la culture moyenne.

    Il serait néanmoins intéressant de mener une étude sur les pratiques télévisuelles des individus en fonction de leur classe et de leur statut social. Le temps passé ainsi que les programmes regardés doivent différer. Quantitativement, mais peut-être encore plus qualitativement, on note certainement des disparités importantes dans les préférences.

    <o:p> </o:p>3. « Omnivores » contre « univores »
    <o:p> </o:p>

    En définitive, nous dit Richard Peterson, nous avons d'un côté « les « omnivores »  issus de classes favorisées et caractérisés par une pluralité des goûts et de l'autre les « univores » amateurs quasi exclusif d'un genre musical », d'une genre de littérature, d'art, etc.

    La théorie du capital culturel émise par Bourdieu reste toujours pertinente aujourd'hui, même s'il faut la nuancer quelque peu. Pour le dire simplement, les catégories favorisées ont également des pratiques « populaires » (lire L'Equipe, manger dans des fast-food, écouter de la variété, etc.) mais ils ont également des pratiques culturelles différenciées et plus élitistes qu'ils considèrent comme prioritaires. La culture de masse n'est pas qu'un vain mot, elle touche bien l'ensemble des classes sociales, mais la « culture » sait aussi se diversifier auprès des classes favorisées.

    <o:p> </o:p>

    Ce n'est donc pas seulement la gratuité de l'accès aux biens culturels qui augmentera la fréquentation des musées par les classes populaires (je suis prêt à parier que l'impact sera faible d'ailleurs). Pour bien faire, il faut agir au niveau des catégories populaires par une politique incitative qui leurs confère un accès symbolique à ces pratiques culturelles dites et considérées comme élitistes. Car souvent, ils s'interdisent un accès à des pratiques qu'ils jugent ne pas correspondre à leurs situations, qu'ils jugent « réservées » aux classes supérieures. Plus que le simple accès matériel, c'est donc à l'accès symbolique (qui fait sens) qu'il faut travailler, afin que ces « univores » considèrent également que ces biens culturels fassent sens pour eux, autrement dit qu'ils soient tout aussi légitimes que d'autres.


  • Commentaires

    1
    Lundi 14 Janvier 2008 à 22:55
    Tasmin Little
    ça me fait penser à Tasmin Little qui propose son nouvel album (de musique classique) gratuitement sur internet avec pour objectif de populariser la musique classique : http://www.ratiatum.com/breve6339_Tasmin_Little_veut_faire_tomber_les_prejuges_en_diffusant_gratuitement_son_album.html
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :