• De la pauvreté des nations (1)

     

    De la croissance à la crise



    Depuis plusieurs années, on nous ressasse le même problème : l'Europe (et plus spécifiquement la France) est en panne de croissance. Certes, depuis le début des années 80, le PIB (la création de richesse produite) annuel n'excède que rarement la barre des 2 à 2,5%. Mais si cela reste très inférieur aux années fastes d'après guerre, il faut néanmoins revenir à davantage de sérieux : non seulement la croissance reste positive, mais elle est supérieure à celle enregistrée avant la seconde guerre mondiale. Pour autant, il n'est pas non plus question de faire preuve d'un optimisme naïf et de refuser de voir que des problèmes structurels persistent.



    D'une part, pour comprendre les raisons de cette faible croissance depuis la fin des années 70, il faut comprendre les raisons de la forte croissance des Trente Glorieuses tout d'abord et les causes de son essoufflement depuis. En effet, la période qui a suivi la seconde guerre mondiale est considérée par la grande majorité des économistes comme une période exceptionnelle qui a fait se coïncider plusieurs facteurs de croissance :







    • l'expansion du modèle fordiste qui a permis de dégager des gains de productivité rapide et conséquent. L'automatisation et la robotisation des chaînes de montage a permis d'accroître l'intensité capitalistique du travail (le stock de capital utilisé pour un travailleur), et ce faisant a contribué à augmenter la productivité quantitative et qualitative du travailleur. Ces gains de productivité ont permis des gains substantiels au niveau des coûts de production (moins de travailleurs pour fabriquer mieux et plus vite), ce qui s'est traduit par des profits plus importants. Ces mêmes profits ont permis d'augmenter les revenus du capital certes, mais également du travail en payant mieux les salariés. En outre, les coûts de production étant moindres, la valeur des produits sur le marché des biens et des services a mécaniquement eu tendance à diminuer également. Le prix réel (hors inflation) des marchandises a donc diminué. Salaires en hausse, prix moindres ont fortement revalorisé la demande des ménages pour les biens de consommation.





    • Mise en place de politique de relance de type keynésienne : la demande a donc augmenté, relayée également par des politiques étatiques interventionnistes qui ont favorisé l'investissement des entreprises (donc la production) et surtout une politique de relance de la demande (création de monnaie, crédits, etc.) qui ont permis de faire croître la consommation et par suite la production, donc le niveau de l'emploi. Plus l'on consomme, plus il faut produire, plus il faut des travailleurs pour produire, et plus il y a d'emploi. Ce faisant, la croissance augmente, la demande continue d'augmenter elle aussi et l'emploi atteint son niveau maximal. On entre dans une phase de cercle vertueux : la croissance s'autoengendre (d'où risque d'inflation pour rééquilibrer. C'est ce qui se passait durant les « Trente Glorieuses » où l'inflation est allée jusqu'à augmenter de près de 8%/an en moyenne ! mais les salaires augmentaient avec)





    • Les débouchés extérieurs commencent à se développer mais la consommation reste encore pour l'essentiel une consommation nationale. Les ménages s'équipent et les supermarchés voient le jour.





    • Le progrès technique et l'innovation des procédés et des produits se développent très vite via l'automatisation et la robotisation des chaînes. La spécialisation favorise la connaissance des tâches et leur amélioration en terme de productivité.



    Tous ces facteurs et quelques autres (mise en place de l'Etat Providence) font de cette période une période économique particulièrement faste. Mais depuis le milieu des années 70, nos économies sont entrées dans une période de relative stagnation de la croissance avec un taux de chômage important. Qu'est-ce qui a fait que la croissance s'est essouflée? C'est en cherchant les causes de cet essoufflement que l'on pourra aussi mieux cerner les sorties éventuelles de la crise actuelle.



    La crise débute en 1974 suite au premier choc pétrolier qui a vu le prix du baril de pétrole être multiplié par 4. Cette envolée des prix a pesé lourdement sur le profit des entreprises. Obligées de faire avec, elles ont dû compenser cette hausse des coûts de production des matières premières par une augmentation des prix à l'achat. Mais cette explication est d'ordre conjoncturelle. Elle permet d'expliquer la crise des années 70, mais pas sa pérennisaton durant les années 80-90. Cette crise conjoncturelle, en outre, s'est vue modérée par une politique de relance de la demande afin de minimiser l'impact des effets négatifs de l'augmentation du prix du baril. Cependant, cela n'a pas eu l'effet escompté. Pensant à une crise conjoncturelle, la politique de relance paraissait être une solution adéquate (telle que formulée par Keynes qui raisonnée sur le court terme et donc en terme conjoncturel). Mais à la crise conjoncturelle est venue s'ajouter une crise structurelle de l'économie avec un ralentissement durable de la productivité qui n'a pas été prise en compte tout de suite. Si bien que la relance qui s'est accompagnée d'une inflation importante n'a pas été compensée par un niveau de l'emploi fort. On est ainsi progressivement entré dans l'ère de ce que les économistes appelle la « stagflation » : à la fois stagnation de la croissance et de l'emploi avec une inflation continue. Depuis le début des années 70, on assiste à un renforcement des inégalités, qui s'est concentré essentiellement sur la question de l'emploi.



    Quels sont les facteurs explicatifs de cette crise économique débuté au milieu des années 70? Aujourd'hui, moins de 5% de l'activité de la France est une activité agricole, tandis que l'industrie compte pour désormais moins de 20%. C'est donc bien le secteur tertiaire qui concentre l'essentiel de l'activité productive et des créations de richesse dans nos économies contemporaines. Cependant, cette tertiarisation de l'économie est à relativiser, car elle est pour partie le résultat des externalisations des entreprises qui décident de sous-traiter une grande partie de leur activité afin de mieux se concentrer sur le coeur de leur métier. Pour ne prendre qu'un exemple (certes extrême), citons IBM qui aujourd'hui ne fabrique plus d'ordinateurs du tout. Ou Nike qui ne fait plus de chaussures mais sous-traite toute la partie manufacturière de son activité. En outre, derrière la tertiarisation se cache un ensemble disparate et très hééroclite de situations sociale et économique. Quoi de plus éloigné qu'un banquier et un serveur de McDo? Le travailleur intellectuel (« maipulateur de symbole » selon Robert Reich), ou l'intérimaire des « petits boulots » sont dans des situations d'emplois bien différentes. La précarité et l'instabilité pour le second, un haut niveau de sécurité et de revenus pour le premier. En revanche, ce qui est vrai, c'est que la tertiarisation de l'économie est créatrice d'emplois qualifiés et tend à faire disparaître de plus en plus le travail non qualifié. Derrière la question de la croissance et des inégalités nées de la crise, c'est plus particulièrement sur la question de la distribution du travail qu'il est nécessaire de s'interroger. Le fordisme laissait de la place à l'ensemble des travailleurs, qu'ils disposent d'un capital humain important ou faible (connaissances, formations, compétences). Ce modèle n'est plus aujourd'hui, et avec lui c'est l'ensemble des travailleurs non qualifiés qui se retrouvent dans une situation sociale et économique alarmante, et ce pour l'ensemble des pays du Nord, quitte à faire dire par certains sociologues et économistes contemporains qu'on assiste à un retour vers une société duale, bipolarisée entre travailleurs qualifiés, riches et sécurisés d'un côté, et un ensemble de plus en plus grand de chômeurs, travailleurs pauvres et Rmistes tenus à l'écart de l'emploi, des richesses et des protections sociales de l'autre.



    (prochain ajout : les raisons de la crise loin des raisons évoquées habituellement et qui font le lot de nos émissions quotidiennes : mondialisation, délocalisations, immigration)


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