Récemment agrégé de Sciences économiques et sociales, plus anciennement titulaire d'un DEA de Sociologie (aujourd'hui appelé Master de recherche), j'enseigne les sciences sociales en BTS auprès de futurs travailleurs sociaux et prépare au diplôme de Conseiller en ESF. j'interviens également en tant que formateur au CNAM de Bourges, ainsi qu'à l'Institut du Travail Social de Tours et plus ponctuellement à l'Université de Tours dans le cadre du DU Médiation et gestion des conflits.
Ce petit blog sans prétention... a quand même celle de fournir quelques pistes de réflexion et d'analyse à propos de concepts et d'auteurs essentiellement sociologiques.
J'apprécie tout particulièrement vos remarques et commentaires qui sont toujours une source de lecture et de réflexion stimulantes. Alors n'hésitez-pas!
Pour me contacter : tmulteau@gmail.com
Depuis le 16-01-2007 :
276869 visiteurs
Depuis le début du mois :
2630 visiteurs
Billets :
117 billets
A l'opposé de l'approche traditionnelle, considérant les croyances comme des formes inachevées de la pensée rationnelle, déconsidérant par là même ceux qui croient, la sociologie cognitive de Raymond Boudon apporte un regard différent sur les croyances. Loin d'être le produit d'une force inconsciente agissante (passion, pulsions psychiques, pensée primitive) sur les individus, il considère les croyances comme relevant d'un processus d'adhésion conscientisé et rationnel d'acteurs sociaux. La question qui se pose alors est la suivante : pourquoi les individus croient rationnellement à des énoncés objectivement faux ou invérifiables?
Pour y répondre simplement, si les individus croient, c'est parce qu'ils ont de « bonnes raisons » de croire. Leur adhésion à un système apparemment faux de croyances repose sur une démarche rationnelle de choix éclairé. Loin de se satisfaire de l'explication causale de la théorie de la sécularisation, qui sur le long terme et au niveau macrosocial reste pertinente, l'auteur préfère une explication par les choix individuels et les raisons de croire. En effet, la théorie de la sécularisation ne résiste notamment pas au maintien de la croyance religieuse solidement ancrée dans le paysage américain. Comment se fait-il que ce pays, où l'individualisme et le matérialisme sont parmi les plus développés du monde soit aussi religieux. La thèse de la sécularisation échoue à l'endroit même où elle devrait s'appliquer le plus.
En fait, si les USA sont aussi religieux, c'est parce qu'il existe de bonnes raisons pour qu'ils le soient. Et Boudon de citer les grandes théories actionnistes qui permettent d'expliquer cette permanence de la foi religieuse. Si les américains croient, il faut aller chercher les sources de cette croyance au coeur même des motivations individuelles, afin de restituer le sens de la croyance religieuse. C'est donc en explorant le sens que les individus donnent à leur foi que l'on pourra comprendre cette permanence historique. Il s'agit donc d'expliquer par une approche rationnelle et actionniste (en partant des acteurs et du sens qu'ils donnent à leurs actions) les raisons qui font que les citoyens américains sont plus croyants que les autres pays développés.

Depuis le XVIII siècle, de nombreux intellectuels se sont penchés sur cette singularité étrange : pourquoi la population américaine est-elle si croyante alors que les populations migrantes originelles ne le sont pas autant? Cette réalité contredit l'hypothèse classique de la sécularisation ou du désenchantement du monde. En outre, les USA ne sont pas un pays arriéré d'un point de vue scientifique, ce qui contredit la théorie évolutionniste de la « mentalité primitive ». la culture US est marqué par un grand pragmatisme, matérialisme et un culte de l'argent, loin des valeurs religieuses. Donc l'hypothèse des forces culturelles agissantes ne tient pas. Pourtant, à la question « croyez-vous en Dieu, 95% des américains répondent oui, contre 51% des français. À la question, « croyez-vous à l'Enfer, 75% des américains répondent oui, contre 14% des français.
Comment expliquer la permanence de cette croyance religieuse?
Trois auteurs ont apporté une explication rationnelle à ce comportement, explications complémentaires les unes des autres qui permet de mieux comprendre la réalité de la foi aux USA : Adam Smith, Alexis de Tocqueville et Max Weber. Voici les hypothèses :
Smith montre que la structure de l'offre religieuse aux USA est différente de celle de l'Angleterre originelle. L'Eglise est monopolistique en Angleterre alors que les Etats-Unis reposent sur un foisonnement de mouvements sectaires. Si bien qui si un individu ne se retrouve pas dans le dogme religieux en Angleterre, il quitte l'Eglise sans trouver une foi de substitution. Tandis qu'aux USA, le désaccord conduit l'individu à trouver un mouvement sectaire autre, plus en accord avec sa pensée. En d'autres termes, d'un côté, il y a une offre concurrentielle qui permet le choix et évite la scission. De l'autre, il y a une offre monopolistique qui contrainte l'individu à tout ou rien. C'est une approche rationnelle du phénomène religieux reposant sur une lecture économique (utilitaire).
A. de Tocqueville reprend l'idée de Smith sur la différence structurelle entre Eglises européennes et USA, mais y ajoute une autre conséquence sur la vie sociale. Par leur monopole, les Eglises européennes avaient un pouvoir de « nuisance » beaucoup plus fort vis-à-vis des Etats. Elles entraient en conflit ouverts avec l'Etat. Ces conflits se sont souvent soldés par une déperdition de leur zone d'activité (charité publique se substitue à la charité religieuse, l'école publique aux écoles religieuses, etc.). En revanche, l'éclatement de l'offre religieuse aux USA n'a pas permis aux Eglises d'entrer en conflit avec l'Etat, mais d'œuvrer à côté de l'Etat. Si bien, que faute de conflits, l'Etat n'a pas eu à s'approprier certaines sphères d'activités des Eglises. Les fonctions sociales de l'Eglise n'ont pas été avalées par l'Etat comme en Europe. Pas de conflits, pas de logique de domination. C'est pourquoi aux USA, les grandes fonctions sociales sont la plupart du temps occupés par l'Eglise. L'Etat US est moins puissant dans ses fonctions sociales que les Etats européens. Si bien que le citoyen US est dans un environnement institutionnel totalement différent de l'environnement européen, ce qui conduit les européens à analyser certains de leur comportement comme irrationnels.
Enfin, M. Weber propose une lecture complémentaire de la pérennité religieuse. Les USA sont fondés sur un mythe égalitaire et insistent à ce titre (au moins jusqu'au début du XX) sur l'évitement de tout signe extérieur de stratification sociale (comme cela est très marqué dans les anciennes sociétés européennes aristocratiques). On n'a donc pas d'information immédiate sur son interlocuteur dans le cadre d'une interaction ordinaire. À défaut d'identification de l'appartenance sociale, c'est l'identification par l'affiliation religieuse qui va jouer ce rôle, nous dit Weber. Ainsi, plus l'émigration est éloignée dans le temps, plus on trouvera de méthodistes. A l'inverse, les catholiques représentent une immigration plus récente et plus pauvre. Ainsi, Weber fait de la religion un élément essentiel de la stratification sociale et donc de la régulation des relations interpersonnelles aux USA, expliquant en cela même sa force et sa permanence.
Ces approches montrent combien les hypothèses rationnelles sont plus performantes et pertinentes que les hypothèses reposant sur des forces agissantes que les individus ne font que reproduire de manière non rationnelle. Ces théories sont plus réalistes, et évitent de faire reposer les croyances sur des comportements biaisés. En outre, elles ont l'avantage d'être critique à l'égard du sociocentrisme spontané qui laisserait penser que les groupes sociaux différents de nous développent des modes de pensée irrationnels lorsqu'ils croient à des choses qui nous paraissent irrationnelles. L'irrationalité de la croyance ne s'explique par nécessairement par l'irrationnalité des comportements. Le plus souvent, les individus ont de « bonnes raisons » de croire à ce qu'ils croient. Cette rationalité est une « rationalité subjective », c'est-à-dire objectivement biaisée (dans ses effets), mais subjectivement logique dans son analyse.
1R. Boudon, A quoi sert la sociologie?, Cités 2002/2, n° 10, p. 133-156.
Publié par deusexmachina à 20:22:57 dans fragments | Commentaires (1) | Permaliens
Charles-Louis de Secondat, plus connu sous le titre de baron de Montesquieu peut être considéré comme l'un des premiers sociologues, bien que le terme n'existait pas encore à l'époque. Ecrivant au XVIII, il s'inscrit dans le courant de la philosophie politique d'Aristote. Néanmoins, si on le place généralement dans les précur
seurs de la sociologie, c'est parce qu'il a tenté de saisir la diversité des modes de gouvernements des sociétés de manière scientifique, en cherchant avant tout à déterminer, derrière la multitude des formes, l'unité de fond qui commande à chaque type de régime.
Le terme de sociologie n'apparaître qu'au milieu du siècle suivant sous la plume de Auguste Comte.

Une approche scientifique du social
Montesquieu tente d'expliquer de manière scientifique les différents types de gouvernements et de société de par le monde. Il cherche à découvrir, derrière la grande diversités des mœurs et des lois, un ordre social caché. Sa philosophie politique consi
ste à mettre de l'ordre là où semble régner le désordre, à rendre cohérent et intelligible un monde en apparence désordonné. « J'ai d'abord examiné les hommes et j'ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de mœurs, ils n'étaient pas uniquement conduits par leur fantaisie. »
Il est le premier intellectuel à tenter de saisir les causes de l'organisation politique des sociétés de manière rationnelle. L'intention scientifique de sa démarche dans la compréhension du social fait de lui l'un des précurseurs de ce qui deviendra la sociologie. C'est dans son œuvre majeure L'esprit des lois qu'il expose sa théorie.
Dans cet ouvrage, Montesquieu observe la grande variabilité du donné historique, que ce soit en termes de mœurs, de lois, de coutumes, d'institutions. Il va chercher à saisir de grands principes derrière cette multiplicité apparente du social. Pour cela, son raisonnement repose sur deux idées centrales :
derrière l'événement accidentel, il existe toujours des causes plus profondes. L'ex
plication conjoncturelle ne vaut pas toujours. L'accident n'est pas toujours le fait du hasard. S'il s'est produit, c'est parce que des causes plus obscures ont conduit à ce qu'il se produise.
En outre, la diversité des mœurs et des idées peuvent s'organiser à l'intérieur d'un petit nombre de types. La variabilité apparente du social peut se réduire à un nombre réduit de modèles.
L'esprit des lois se décompose en trois grandes parties :
- une première partie où Montesquieu expose ces différents types de gouvernements
- une deuxième partie où il tente de saisir les causes physiques (climatiques, géographiques) des modes de gouvernements
- une troisième partie où il tente de définir les causes sociales des types de gouvernements.
2. Une sociologie politique des types de gouvernements
Nous pouvons représenter la théorie des types de régime politique de Montesquieu sous la forme d'un schéma.
|
|
Types de régimes politiques |
||
|
Régime républicain |
Régime monarchique |
Régime despotique |
|
|
Principe de Gvt |
Vertu politique |
honneur |
peur |
|
Sentiment collectif |
Amour de la loi, dévouement au collectif |
Maintien du rang, « petite » vertu |
peur |
|
Type d'organisation politique |
Souveraineté du peuple et légalité |
Gouvernement autoritaire et légalité |
Gouvernement autoritaire et arbitraire |
|
Formes de relations interpersonnelles |
Honnête, libre et égalitaire |
Hiérarchisées et libres |
Douteuse, contrôlée mais égalitaire |
La vertu politique qui gouverne aux sociétés démocratiques (républicaines), repose sur un esprit collectif dans lequel les citoyens sont demandeurs de lois, et avec elles d'égalité dans leur application et leur sanction. La vertu politique consiste à voir que l'intérêt personnel doit toujours s'ancrer dans l'intérêt collectif, le particulier est inséré dans le tout.
A partir de ce triptyque des modes de gouvernements, Montesquieu tente de comprendre et de repérer la cause de la diversité des sociétés. Selon lui, plusieurs causes peuvent expliquer la grande variabilité des sociétés et des types de régimes.
La première cause est le climat, le territoire, la géographie d'une société. La taille d'une société a un rôle essentiel sur son mode d'organisation politique. Plus les sociétés sont grandes, plus elles doivent être despotiques pour se maintenir. L'esprit collectif est d'autant plus unitaire qu'il est contraint et que le régime repose sur la peur. En revanche, les sociétés de petite taille sont plus facilement démocratiques.
De même, le climat et le relief détermine un type de développement économique et démographique. Or, le nombre des habitants d'une société détermine à son tour l'état des techniques de cette société. Plus les individus y sont nombreux, plus le travail aura tendance à être divisé et l'innovation à s'y développer (Marx, Smith, Durkheim).
Les causes physiques ont donc un impact important sur le mode d'organisation économique, sociale et politique d'une société.
En outre, les « mœurs et manières » (corrélatives à ce qu'on appellerait aujourd'hui les valeurs et les normes) ont également un rôle primordial dans la détermination d'un certain type d'esprit collectif. Le gouvernement républicain repose sur une certaine conception des relations aux autres, basées sur la liberté et l'égalité. Ces valeurs détermine à leur tour un mode de fonctionnement du politique.
Pour Montesquieu, il existe des causes plus déterminantes que d'autres dans le mode de régime politique d'une société, expliquant la grande diversité des situations historiques. D'une manière générale, les sociétés traditionnelles sont davantage influencées par les causes physiques/climatiques que les sociétés complexes, où les mœurs ont un rôle plus essentiels.
Pour autant, au-delà des impacts plus ou moins prononcés de certaines causalité (physiques, sociales, politiques), ce qui détermine in fine le mode d'organisation d'une société c'est plus globalement, l'esprit général d'une nation. Ce qu'il appelle ainsi correspond au manière d'être, d'agir, de penser et de sentir d'une collectivité particulière, telle que l'on faite la géographie et l'histoire. Ainsi, derrière la variabilité des sociétés, Montesquieu cherche à saisir ce qui détermine les types de sociétés, et le trouve dans l'esprit général d'une nation, sorte de concept résultant de la confluence de causalités morphologiques et climatiques, sociales, morales et politiques. Partant de la diversification sociale, il tente de percer l'unité sous-jacente des sociétés.
À l'inverse, Auguste Comte, père de l'école positive française, partira de l'unité humaine posée comme postulat pour essayer in fine de retrouver la diversité.
Publié par deusexmachina à 14:16:19 dans fragments | Commentaires (1) | Permaliens
La sociologie de Comte
suite et fin de la pensée de Comte. Aujourd'hui, sa définition de ce qu'est la sociologie, son objet d'étude, sa méthode et du travail du sociologue, grand prophète de la Nouvelle Religion Positive (rien de moins!)
Pour Comte, comprendre un phénomène nécessite de le resituer dans la globalité à laquelle il appartient. Il est impossible de comprendre l'état d'un phénomène social si on ne le replace pas dans le tout social auquel il participe, souligne t-il. Ce qui vaut pour un fait social vaut a fortiori pour l'histoire. Tout moment historique ne peut être compris que replacé dans un passé, un présent et un devenir historique. Ainsi, le moment historique doit être pensé dans un continuum, dans le tout de l'histoire.
Comte développe une pensée synthétique et non analytique. Les objets étudiés ne doivent pas être observés indépendamment du milieu duquel ils sont prélevés. Ce qui vaut pour les choses ne vaut pas pour les êtres vivants. C'est pourquoi la biologie constitue le moment de rupture dans les sciences. Un organe doit être étudié et pensé non pas en lui-même, sans quoi il est un organe mort, mais dans sa fonction au sein de l'ensemble du corps humain. C'est identique pour l'histoire.
La sociologie, en tant que science synthétique, est donc aux yeux de Comte la science de l'histoire de l'espèce humaine, en tant qu'unité et continuité. Il faut accorder la priorité au tout sur les parties. « science du tout historique, elle détermine en effet non pas seulement ce qui a été et ce qui est, mais ce qui sera, au sens de la nécessité du déterminisme1. » C'est une approche holiste du social2.
La sociologie aura donc pour but de mettre à jour les lois de l'évolution du progrès humain.
A. Comte écrit au XIX, époque très marquée par les découvertes en biologie et en physique. Le déterminisme est à la mode. Pour Comte les sciences comme les mathématiques, ou la physique sont des sciences positives, abouties qui sont uniquement basées sur la raison et l'ordre. Les sciences sociales et humaines doivent à leur tour devenir des sciences positives, dégager des lois universelles et se baser sur la raison. L'essentiel de son projet consiste à réduire l'ensemble des connaissances humaines en un principe d'unité.
Ainsi, sa pensée repose sur trois grands idées :
- la société industrielle naissante a un caractère exemplaire et va devenir le modèle universel.
- la pensée scientifique a un caractère doublement universel :
- elle va conquérir l'ensemble du monde par la véracité de ses propos (lois infaillibles)
- elle va se diffuser à l'ensemble des sciences (psycho, socio, économie, morale) qui permettront de découvrir les grandes lois du fonctionnement de l'esprit
- Enfin, il est convaincu de l'unité de l'ordre social : toutes les sociétés sont unifiées derrière leur diversité au travers de cette dynamique sociale universelle. L'Humanité remplace Dieu, et les sociologues les prêtres dans cette vision.
Le travail du sociologue
Sa sociologie repose en fait sur une approche statique et dynamique du social, où la statique l'emporte.
La statique sociale consiste en une vision de l'état social à un moment donné d'une société, en tant que totalité. La statique sociale comprend à la fois l'analyse des éléments organiques d'une société (ses parties) et des éléments essentiels qui déterminent l'ordre social (le bon fonctionnement du tout). La question posée par la statique sociale est : quels sont les organes essentiels au bon fonctionnement du tout? Qu'est-ce qui permet le consensus social d'une société donnée au-delà de la diversité historique?
La dynamique sociale en revanche, consiste à relever les différentes étapes de la marche d'une société vers sa fin. Par quelles étapes successives sont passées les sociétés humaines? Quels sont les éléments essentiels qui gouvernent au devenir historique? La dynamique sociale a pour but de parcourir les différentes étapes nécessaires du devenir de l'esprit humain.
Si bien que ce qui domine chez Comte, c'est la société comme tout organisé, nécessairement orienté vers le développement de l'esprit positif. Ainsi, l'ordre social est contenu dès le début de l'histoire de l'humanité. La statique sociale prime sur la dynamique. La dynamique sociale n'est que le moyen de la statique. Ce qui domine c'est l'ordre (la statique). La dynamique représente le progrès de l'histoire. Mais c'est toujours à partir de l'ordre que l'on peut comprendre le déploiement de l'histoire. D'où la devise du positivisme, que l'on retrouve sur l'étendard brésilien : « le progrès est le développement de l'ordre ».
En outre, pour que l'ordre social soit harmonieux et les sociétés bien intégrées, Comte réfute les idéaux d'individualisme et de liberté nés des Lumières et de la Révolution. Pour lui, seul l'altruisme peut maintenir une société intégrée. Et la vraie liberté ne procède que de l'ordre. D'ailleurs, Ordre et Progrès sont les maîtres mots de la morale positiviste.
Pour lui, le travail du sociologue est avant tout de se poser comme le savant du devenir humain, comme celui qui sait ce que sera demain et qui a donc un rôle de conseil avisé et d'instruction des avantages de l'organisation sociale positive. Le sociologue est une sorte de prophète qui sait l'avenir et qui doit tout mettre en œuvre pour le faire advenir. Comte a le désir de transformer la façon de penser des hommes en diffusant la science positive. Le sociologue est une sorte de prophète pacifique3 qui instruit les esprits pour leur indiquer la voie à suivre.
Conclusion
Pour Comte, la sociologie est la nouvelle religion sociale qui doit s'imposer (la Religion de l'Humanité en 1847), par l'observation des faits. C'est une science qui se doit d'être positive : c'est-à-dire rigoureuse et scientifique, fondée sur la foi et non le doute. Elle doit tirer des lois, mettre à jour des déterminismes historiques. La sociologie a vocation a devenir une science au même titre que la physique, la biologie ou les mathématiques → Durkheim en sera son digne successeur. Censée partir des faits, elle doit, par une méthode rigoureuse et scientifique être en mesure de prédire l'action des hommes et de l'organiser au mieux. C'est une pensée de l'ordre social. Basée sur une approche déterministe et évolutionniste de l'histoire humaine.
1 Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1967, p. 84.
2 Approche que l'on retrouvera chez celui qui est considéré comme le véritable père de la sociologie en France, Emile Durkheim.
3 A la différence de Marx, il est contre l'utilisation de la violence pour imposer le nouvel ordre harmonieux (positif) du monde.
Publié par deusexmachina à 17:15:20 dans fragments | Commentaires (0) | Permaliens
Pour faire suite à la présentation débutée dans le précédent billet de la pensée de Comte, je vais aujourd'hui développer sa vision évolutionniste de l'histoire. Il fait reposer sa vision de l'histoire humaine sur trois grandes phases correspondant à trois grandes étapes de la pensée humaine.
La loi des trois états
L'esprit humain a traversé trois grandes phases de pensée de l'histoire. Ces différentes phases ont connu des développements plus ou moins rapides selon les différents domaines de connaissance scientifique du monde. Comte lie les phases de développement de l'esprit à une hiérarchie des sciences. Aux sciences inorganiques, la pensée positive est venue plus vite, car ce sont des sciences moins complexes (mathématiques, physique, chimie). Aux sciences organiques (du vivant), plus complexe, la pensée positive doit maintenant accéder.
Les sociétés humaines se sont toutes développées suivant un processus dynamique invariable passant par trois étapes successives. Les sociétés les plus évoluées sont dans leur dernière phase tandis que les autres doivent y entrer pour leur bien-être : c'est ce qu'on appelle la loi des trois états.
Etat théologique ou fictif
les phénomènes s'expliquent par des entités,
des forces et des êtres surnaturels.
Déterminisme surnaturel, fétichiste du monde
Etat métaphysique ou abstrait
les phénomènes s'expliquent par des entités, notions abstraites
comme la Nature, le Droit, etc.
Déterminisme par les valeurs, des idées
Etat scientifique ou positif
les phénomènes s'expliquent par l'observation rigoureuse
et la définition de lois
Déterminisme scientifique, positif
L'état théologique se décompose encore en trois stades : l'état fétichiste (totémisme), l'état polythéiste et l'état monothéiste. La coopération sociale prend la forme de l'ordre militaire. L'état métaphysique correspond à la phase de développement des libéraux et des juristes, âge agité, de tensions, ce que Comte appelle les fauteurs de révolution qu'il abhorre. Phase de crise sociale, de tensions, dominées par des idéaux. Enfin, l'état positif correspond à la société industrielle, où la science règne en maître et où les hommes de science constituent les nouveaux prêtres de la religion de l'Humanité.
Ces phases sont une loi de l'Histoire à laquelle aucune civilisation n'échappe. Le travail du sociologue pour Comte n'est pas tant de comprendre les causes de ce mouvement, que d'instruire les hommes et de les orienter vers cette dernière étape de développement. Si les hommes sont libres, leur liberté réside justement dans leur capacité à passer plus ou moins rapidement aux stades ultérieurs de développement. L'histoire est déterminé ; la liberté de l'homme s'exerce dans sa capacité à précipiter ou freiner la fin de l'Histoire1. Les sciences du vivant doivent donc accéder à la pensée positive.
Sa hiérarchie des sciences repose sur le postulat de la complexification. Plus on s'éloigne de la matière inorganique, plus le domaine des sciences se complexifie.
Du plus simple... Mathématiques
matière inorganique physique physique
chimie
rupture : biologie
organique et inorganique
histoire
... au plus complexe
matière vivante sociologie
En fondant la sociologie, Comte se veut le fondateur de la pensée positive de l'histoire de l'humanité. La Sociologie, comme par le passé les sciences de la nature doit révéler les grandes lois qui gouvernent au devenir historique des hommes. Or, pour lui, il n'existe qu'une seule et unique histoire humaine. La variabilité des sociétés s'inscrit dans l'unité de l'histoire humaine. La tâche du sociologue est de repérer et de faire advenir l'état final qu'est l'état positif.
1 Au XIX, la plupart des intellectuels théorise la fin de l'Histoire avec l'avènement de la science, de la démocratie, faisant du progrès social, technique et scientifique le moteur de cette fin heureuse.
Publié par deusexmachina à 19:55:53 dans fragments | Commentaires (1) | Permaliens
Né à Montpellier en 1798, Auguste Comte est considéré comme le précurseur de la sociologie. Il est le fondateur d'un courant de pensée très important : la philosophie positive. Pour les positivistes, la connaissance scientifique, via le progrès, procède de l'observation des faits. Le positivisme prône l'empirisme comme base de la connaissance scientifique. L'étude des faits doit s'appuyer sur l'observation, l'expérimentation avant de dégager des lois. R. Aron, s'appuyant sur les travaux de Comte, en donne la définition suivante, « l'esprit positif observe les phénomènes, les analyse et découvrent les lois qui commandent leurs relations.(1) »
En outre, le positivisme repose sur l'idée que le progrès social et l'évolution humaine procèdent de l'esprit positif/scientifique. Les êtres humains sont dans une trajectoire linéaire où la science associé à l'esprit positif est considérée comme la pierre angulaire du bien-être.
Le positivisme est une doctrine qui consiste à penser que la connaissance passe par la science empirique, c'est-à-dire l'observation des faits, l'interprétation et la constitution de lois, de principes et d'ordres des choses, qui doit conduire, à terme, l'humanité vers un état positif final. C'est une doctrine évolutionniste, finaliste et scientiste.
La nouveauté de sa doctrine a justement été de dire que toute forme de connaissance devait impérativement passer par l'observation des faits (empirisme), devait naître d'une expérience et se décrire et s'interpréter selon des lois. Il soumet ainsi les faits à un examen minutieux. La connaissance doit procéder du réel : toute théorie doit s'appuyer sur les faits.
Comte a pour but de comprendre l'évolution historique mais surtout de découvrir les grands principes qui gouvernent au développement de l'humanité. Il va pour cela partir des faits, de la réalité historique. Il veut fonder une nouvelle science sociale, la sociologie, considérée comme la science de l'évolution de l'humanité (rien de moins). Terme qu'il utilise pour la première fois dans son ouvrage Cours de Philosophie positive (1830-1842).
1.la société industrielle et la pensée scientifique
A. Comte est né dans un siècle en pleine crise : fin de la domination monarchique et délitement de la religion, face au développement de l'ordre républicain, de l'industrie et de la science. Les savants remplacent les théologiens comme catégories sociales dominantes et les industriels (bourgeoisie) remplacent les militaires (noblesse). Le siècle vit un profond bouleversement historique des valeurs. Dans ses Opuscules, ouvrage de jeunesse, Comte tente de comprendre la crise sociale que traverse le XIX siècle. Pour lui, cette crise résulte du passage d'une ancienne forme d'organisation sociale à une nouvelle forme en devenir. Le XIX se caractérise par la disparition d'un type de société militaire et théologique, où l'activité sociale dominante était la guerre des hommes contre les hommes. À ce type social succède un nouveau type de société, dite société industrielle et scientifique, où l'activité dominante est la lutte des hommes contre la nature, par l'exploitation rationnelle des ressources.
La crise sociale tiendrait dans ce passage entre un ordre social déclinant et un nouvel ordre social qui s'y substitue. Cette contradiction entre ces deux types sociaux doit amener nécessairement à la victoire de la société industrielle et de la pensée scientifique pour Comte. Cette évolution est nécessaire ; elle est inscrite dans la nature de l'évolution humaine. C'est une des lois de l'Histoire sur laquelle les hommes ne peuvent pas intervenir.
Ce faisant, le sociologue a pour mission de découvrir ces lois de l'histoire et de donner à voir l'intelligibilité de l'histoire humaine.
La société industrielle se caractérise par plusieurs aspects :
- l'industrie est basée sur l'organisation scientifique du travail, seule à même de développer une logique de rendement maximum ;
- l'application de la pensée scientifique dans le travail permet le développement des richesses et la prospérité économique et sociale, rendant indiscutable l'universalisation de l'industrie et de la science ;
- dans le même temps, la production implique la concentration des travailleurs sur un même lieu de production. Socialement, on observe l'apparition des masses ouvrières ;
- ces fortes concentrations vont conduire à créer des oppositions entre employés et employeurs, avec des conflits potentiels ;
- en outre, la logique industrielle conduit à des crises de surproduction, créant des situations de pauvreté au milieu de l'abondance ;
le système économique sa caractérise par le libre échange et la recherche du profit, qui repose sur la concentration de la propriété et à la concurrence, condition essentielle de la prospérité.
L'attention de Comte porte surtout sur les trois premiers points (organisation scientifique, universalisation de la pensée scientifique, concentration et division du travail). Les socialistes du XIX se concentreront davantage sur les deux points suivants tandis que les libéraux mettront l'accent sur le dernier point.
Pour Comte, le développement de la production est la loi de la société industrielle qui est la plus profitable pour tous. Ainsi, elle est condamnée à s'universaliser. Pour autant, la lutte des classes est un élément d'analyse secondaire pour Comte. En effet, pour lui, la hiérarchie sociale ne repose pas sur le pouvoir et la richesse, mais sur les mérites. Il accorde la primauté de la hiérarchie morale (mérite) sur la hiérarchie matérielle (richesse et pouvoir). Selon Compte, le pouvoir spirituel est le pouvoir qui doit nécessairement s'imposer sur le pouvoir temporel. Ce pouvoir spirituel n'est pas celui des théologiens, mais celui des savants dans l'état social à venir. La science s'imposant, les nouveaux prêtres du type de société à venir seront les savants et c'est le pouvoir spirituel de la pensée positive qui s'imposera. C'est ce pouvoir spirituel qui contribuera à modérer les intérêts particuliers, l'égoïsme des puissants et l'arbitraire des comportements, conduisant mécaniquement à la justice sociale.
Ni libéral, ni révolutionnaire, Comte est persuadé que c'est l'état d'esprit d'une société qui détermine in fine les comportements individuels et l'organisation sociale. Toute société ne tient et n'existe que par le partage de croyances communes. C'est la communauté d'esprit qui fonde la caractère d'une société. C'est donc la façon de penser des membres d'une société qui détermine les différentes étapes de l'évolution de l'histoire humaine. Or, pour Comte, il n'y a qu'une seule loi d'évolution de l'histoire humaine. Il n'y a donc qu'une seule véritable façon d'être en société au terme de l'histoire. L'état positif qu'il considère comme l'état idéal et final de l'évolution humaine conduira alors de lui-même à l'harmonie sociale.
Comte fait donc de la pensée humaine (du pouvoir spirituel) le moteur de l'histoire (2).
Publié par deusexmachina à 16:11:42 dans fragments | Commentaires (1) | Permaliens
Vos commentaires